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La Démocratie a-t-elle besoin de la science ?

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La Démocratie a-t-elle besoin de la science ?
PAPON Pierre , « La Démocratie a-t-elle besoin de la science ? », CNRS Éditions, 2020.

Voici un livre fort bienvenu, notamment pour ceux qui, échaudés par les atermoiements des milieux scientifiques face à la pandémie de coronavirus, douteraient encore de la science, des progrès qu’elle a entraînés et de ses bienfaits. Sa lecture n’est pas toujours aisée pour ceux qui, comme moi, ne seraient pas complètement au fait de ses développements, par exemple dans les domaines de la physique quantique et de l’intelligence artificielle. Mais son auteur, qui vante le talent pédagogique de Georges Duby et de Fernand Braudel, n’est pas en reste pour nous entraîner dans un récit passionnant sur « la longue marche de la science » et ses exigences, puis dans une deuxième partie sur « La science dans la société » et, enfin, le rôle que celle-ci peut jouer comme « vigie de la démocratie ».

Pierre Papon, conseiller scientifique de Futuribles International, entend d’abord nous convaincre que la science, contrairement à l’opinion souvent hâtive que nous sommes enclins en tous domaines à formuler, nous permet d’accéder à « un savoir objectivement prouvé » parce que résultant d’une démarche respectant des normes bien précises : la formulation d’hypothèses validées par des observations, l’élaboration de théories confrontées à l’expérimentation… Son propos est toujours illustré par des exemples d’abord choisis dans les « sciences dures », non sans que l’auteur y montre que la « vérité », dans le domaine de l’énergie, ne s’est révélée qu’à l’issue d’une longue saga scientifique commencée avec Aristote et que relance désormais la physique quantique (ceci n’ayant pas fait obstacle entretemps à son exploitation intensive durant l’ère industrielle).

Mais il reconnaît en même temps « la diversité croissante de la production scientifique », la spécialisation de plus en plus poussée des savoirs qui rendent plus difficiles les approches pluridisciplinaires. Ensuite, s’intéressant aux sciences humaines, il montre que la démarche scientifique rencontre ici des limites, y compris faute de pouvoir soumettre les théories à l’expérimentation. L’auteur témoigne néanmoins, dans cette partie, de son intransigeance quant aux principes d’une recherche réellement scientifique, même si la vérité qu’elle dévoile est incomplète, imparfaite, voire sujette à des remises en cause.

Il ne cache pas cependant son espoir de voir le numérique, sans atteindre les capacités du cerveau humain, être capable de traiter un très grand nombre de données et permettre des progrès en termes de modélisation et de simulation utiles, « à condition d’admettre que la science et la réalité ne sont pas solubles dans le numérique ».

La deuxième partie du livre porte sur la fonction de « vigie » et de « boussole » que joue la science, et sur le bon usage des connaissances scientifiques en réponse aux préoccupations de la société. Un très beau chapitre est consacré à la production des savoirs ; il est introduit par un récit montrant comment Galilée, en s’appuyant sur l’Arsenal de Venise, a pu former une « communauté scientifique » à l’origine de nouveaux savoirs. Il a ainsi ouvert la voie à l’instauration d’instances scientifiques produisant des connaissances ayant de nombreuses applications pratiques.

Pierre Papon s’érige contre ceux qui ont contesté le bienfondé des « faits scientifiques » en les prétendant « socialement construits ». Très attaché aux normes de bonne conduite des scientifiques, il n’en souligne pas moins les risques de « manquement à l’intégrité scientifique » qui ne peuvent que nuire au besoin qu’il souligne de « restaurer l’autorité d’une science nécessaire à l’action ». Une science dont les développements ne sont pas à l’abri de controverses, comme en témoignent celles suscitées, dès le XIXe siècle, sur le progrès et qui ont pris de l’ampleur ces dernières décennies avec les débats sur les « technosciences » et les dangers qu’elles peuvent entraîner comme, par exemple, le réchauffement climatique ou l’impact des produits phytosanitaires…

C’est ici que Pierre Papon introduit un « troisième acteur », l’expert opérant entre le « le savoir et la décision », une personne désignée dans le cadre d’une « procédure destinée à éclairer une autorité chargée de prendre une décision ». Qu’est-ce qu’un expert ou une expertise ? Qu’implique-t-il / elle en termes d’expérience et de connaissances, d’indépendance et d’intégrité, y compris au regard des a priori idéologiques, notamment lorsqu’il s’agit de questions « à la frontière de la science et de l’éthique » comme, écrit-il, dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé ? Le lecteur sera d’autant plus sensible à cette question que le prix Nobel de chimie vient d’être décerné à Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna pour leurs travaux permettant d’intervenir sur l’ADN (CRISPR-Cas9 [1]), une arme assurément à double tranchant dès lors qu’elle « ouvre de nouvelles perspectives à l’ingénierie génétique ».

Pierre Papon montre dans son cinquième chapitre comment ces procédures d’expertise auprès des instances publiques, mais aussi dans les entreprises et dans la cité, se sont progressivement développées, notamment concernant les technologies, leur diffusion et leurs usages. Qu’en est-il en revanche sur des sujets plus sociétaux tels que le projet de réforme des retraites et les simulations faites par des instances comme l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) ou le Comité d’orientation des retraites (COR), voire de celles sur « la société postcarbone » ? Peut-on en ces matières considérer qu’il y a une « vérité scientifique » qui s’impose, plutôt que des appréciations divergentes ?

La troisième partie sur « La science, vigie de la démocratie » est introduite par l’exemple des déchets radioactifs à très longue durée de vie, conséquence inéluctable du choix nucléaire et dont l’enfouissement a été décidé sur la commune de Bure. L’auteur prend grand soin d’exempter de tout blâme les scientifiques qui ne pouvaient en l’espèce décider sur une question qui relève de la politique. Le rôle de la science, écrit joliment l’auteur, est « d’éclairer le débat en mettant en évidence le possible ; quant au politique (incarné en l’occurrence par l’État), il statue sur le souhaitable et l’acceptable » (en l’espèce l’enfouissement des déchets et donc leur legs aux générations futures). Comment éviter que la science soit instrumentalisée au profit du pouvoir, ou que l’exercice du pouvoir devienne arbitraire, ou encore que « la décision se trouve captée et monopolisée par les experts ? » En d’autres termes, comment faire pour que chacun joue son rôle, rien que son rôle, de sorte que le peuple ne perde pas confiance ? Cette question centrale est traitée dans le sixième chapitre, dans lequel l’auteur souligne une fois encore combien il est important de distinguer ce qui relève du savoir scientifique de ce qui ne constitue que des opinions.

Dans son dernier chapitre, l’auteur s’attache à souligner le rôle essentiel de la science et donc d’une politique de recherche publique, mais aussi d’éducation, qui soit à la hauteur des défis collectifs, ainsi que le rôle des instances permettant d’instruire un dialogue fécond entre la science et la société (citoyens et élus). Il souligne qu’un tel dialogue exigerait que nos démocraties ne soient pas atteintes de myopie et que les institutions publiques « soient davantage mobilisées par la préparation de l’avenir », en bref qu’une plus grande attention soit accordée au temps long. Mais Pierre Papon n’entend pas s’en tenir à de si généreuses, voire naïves, recommandations. Il énonce un certain nombre de propositions très concrètes afin que le public soit mieux informé de l’état de la science et mieux armé pour débattre de ses applications, en connaissance de cause. Il plaide notamment pour l’instauration d’instances qui, à l’image de la Commission nationale du débat public (CNDP) ou de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), permettraient l’émergence d’une « science citoyenne ».

Ayant assurément bien anticipé le danger d’un climat de défiance croissant vis-à-vis des élus comme des savants, il souligne l’urgence de « retrouver le sens du progrès et de rendre à nouveau l’avenir désirable ». Mais, sagement, il laisse aux lecteurs le soin de donner à ces mots le sens qui leur conviendra, les mettant seulement en garde contre les illusions et les prophéties qui se répandent, en particulier sur les réseaux sociaux. Son livre est éminemment salutaire parce qu’il resitue à sa juste place le rôle de la science et, sans en sous-estimer les avancées, souligne nos responsabilités citoyennes vis-à-vis du futur.



[1] CRISPR : Clustered Regularly Interspaced Palindromic Repeats ; Cas9 : CRISPR associated protein 9.

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