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La Clé USB

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La Clé USB
TOUSSAINT Jean-Philippe , « La Clé USB », Les Éditions de minuit, 2019.

C’est avec plaisir que les fidèles de Futuribles liront le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint qui a pour titre La Clé USB. Ils y découvriront que la prospective en constitue la toile de fond et y retrouveront même les locaux de l’association Futuribles. Le héros, Jean Detrez, est spécialiste de prospective stratégique au Centre commun de recherche de la Commission européenne à Bruxelles. Avant de devenir fonctionnaire européen, il a travaillé dans les années 1990 à Futuribles en tant que secrétaire de rédaction de la revue Futuribles. Cela se passait dans les bureaux que l’association occupait alors au 55 rue de Varenne à Paris, juste à côté de Matignon. C’est à une visite guidée des lieux que le lecteur est convié aux pages 147 et 148 du livre : la salle de réunion et ses moulures, l’ancienne salle de bain transformée en bureau au rez-de-chaussée et les archives Gaston Berger dans les caves. L’auteur de La Salle de bain (1985), Fuir (2005) ou Made in China (2017) [1] s’est immergé cette fois dans le monde de la prospective pour écrire son roman. Il a beaucoup lu, il a participé à plusieurs éditions des retraites de prospective organisées chaque été par la School of International Futures, près de Londres. Il a aussi réalisé de nombreux entretiens.

Son nouveau livre comporte trois parties dont les deux premières s’apparentent à un roman d’espionnage. La dernière partie, plus personnelle, nous parle du père du héros.

Dans la première partie, Jean Detrez, fort d’une expérience de plus de 20 ans dans la prospective, tente de dissiper les malentendus que celle-ci ne manque pas d’engendrer. « Combien de fois, dans les dîners en ville, à Paris et à Bruxelles, m’avait-on demandé, puisque j’étais spécialiste de la question, ce que l’avenir nous réservait. » Il décrit alors avec une distance amusée la déception qu’il suscite quand il répond qu’il ne sait pas. « Comment pourrions-nous prédire quelque chose qui n’existe pas encore ? » « Non, la prospective stratégique ne prédit pas l’avenir. L’avenir, simplement, est son sujet d’étude, et nous disposons pour l’explorer d’une boîte à outils méthodologique extrêmement élaborée. » S’ensuivent plusieurs pages pertinentes sur la genèse de la prospective moderne et de ses instruments à partir de la Seconde Guerre mondiale. Il est à espérer que ces pages contribueront à faire connaître quels sont ces instruments au-delà du cercle des initiés. Mentionnons ici la méthode des scénarios développée par l’Américain Herman Kahn, sa mise en œuvre au sein de la Royal Dutch Shell par le Français Pierre Wack, la méthode Delphi et le real-time Delphi.

Mais la question qui retient depuis quelque temps toute l’attention de Jean Detrez, et qui est à l’origine de ses aventures, c’est la blockchain. Son domaine d’application le plus connu est les cryptomonnaies comme le bitcoin, mais cette technologie peut s’appliquer à bien d’autres domaines stratégiques tels que l’énergie, la santé et la sécurité. Jean Detrez a rédigé un rapport en faveur du développement d’une blockchain européenne qui lui vaut, d’une part, d’être sollicité par des lobbyistes et, d’autre part, d’être invité à une conférence internationale au Japon. Les lobbyistes vont amener ce fonctionnaire européen détenteur d’une clef USB qu’ils ont « oubliée », à partir en Chine visiter des installations de minage sur lesquelles repose toute l’infrastructure d’une blockchain. Du côté des lobbyistes, il s’agit de prouver à Jean Detrez la qualité de ces machines de minage en passe d’être financées par la Commission européenne via une société bulgare. Jean Detrez, lui, cherche à confirmer ses soupçons éveillés par les informations trouvées dans la clef USB. Et si les machines chinoises comprenaient une backdoor, une porte dérobée permettant des détournements de fonds et d’informations à l’insu de tous ?

La deuxième partie du livre qui se déroule à Dalian, en Chine, nous plonge au cœur de l’action dans un site de minage envahi de milliers de machines surchauffées à obsolescence rapide. Le séjour en Chine dure 48 heures pendant lesquelles la famille comme les collègues de Jean Detrez le pensent déjà au colloque sur la blockchain au Japon ; 48 heures grisantes de déconnexion et de fuite hors du monde, un « blanc de 48 heures » dans l’emploi du temps du héros, presque inespéré à une époque où chacun est censé être joignable et localisable à tout moment. Des heures qui cependant ne sont pas exemptes des mesquineries du quotidien comme les cintres antivol des hôtels, ces cintres amputés et exaspérants dont « la partie basse est surmontée d’un simple clou, qu’on ne peut accrocher nulle part » et contre lesquels Jean Detrez envisage de lancer une croisade sur les réseaux sociaux pour inciter les clients à les voler systématiquement.

Enfin, la troisième partie nous ramène à une autre réalité, celle d’une conférence chaotique à Tokyo et du retour précipité du héros à Bruxelles à cause de la détérioration de l’état de santé de son père. Le roman reprend des éléments qui se confondent avec la biographie personnelle de l’auteur et change ainsi de tonalité. Il se transforme en un très bel hommage au père de Jean-Philippe Toussaint, Yvon Toussaint, qui fut le correspondant à Paris du quotidien belge Le Soir et un grand journaliste.

Ce qui finalement ressort de ce roman, c’est la lucidité de son auteur, que celle-ci concerne notre époque ou la vie des fonctionnaires européens à Bruxelles, la dépendance de l’Europe ou la puissance de la Chine, la solitude ou la famille.



[1] Tous ces ouvrages sont publiés aux Éditions de minuit.

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