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Institutions - Société, modes de vie

La Citoyenneté à la française. Valeurs et réalités

Par

La Citoyenneté à la française. Valeurs et réalités
BERTOSSI Christophe , « La Citoyenneté à la française. Valeurs et réalités », CNRS Éditions, 2016.

L’ouvrage commence fort opportunément, mais de manière peut-être trop longue et exagérément conceptuelle, par une critique des modèles nationaux de citoyenneté et d’intégration des immigrés qui distinguent par exemple un « républicanisme à la française », un multiculturalisme néerlandais », un « ethno-nationalisme allemand ». Si on considère le vécu des sociétés et les valeurs des individus, on n’arrive pas à distinguer ces modèles qui relèvent plutôt de l’histoire des idées qui a autrefois nourri les imaginaires nationaux. Ainsi le multiculturalisme présumé semble souvent en crise et laisser la place à des volontés assimilationnistes.

Après cette introduction comparative, les deux premiers chapitres portent sur le républicanisme à la française, autour des valeurs d’universalisme, de citoyenneté et de laïcité. L’auteur passe en revue la littérature académique avec ses débats complexes, souvent teintés de normativité entre tenants de l’universalisme républicain et du multiculturalisme. Le monde idéal des grandes valeurs républicaines d’égalité entre citoyens, quelles que soient leurs origines et leur religion — s’ils en ont une —, est confronté à l’univers réel des rapports sociaux et des discriminations dont sont victimes les populations issues de l’immigration [1]. L’existence des idées généreuses et leur réenchantement régulier à travers les débats de société devraient être importants pour essayer de réduire la domination réelle.

L’auteur rappelle les débats, successifs depuis les années 1980, sur l’accès à la nationalité française, sur la lutte contre les discriminations raciales et l’accès à l’égalité des chances, sur la laïcité scolaire, sur l’identité nationale et le voile intégral, tous débats qui reformatent plus ou moins les valeurs du républicanisme mais qui n’auraient pas véritablement permis de comprendre ni de faire avancer l’intégration des musulmans français. C’est en fait le véritable objet du livre.

Les chapitres suivants sont donc construits autour d’enquêtes qualitatives conduites en France, dans l’armée, la gendarmerie et les hôpitaux, entre 2004 et 2010, qui montrent que, au-delà des modèles théoriques, chaque institution, chaque milieu développe sa propre culture de l’intégration, qui peut être très décalée par rapport aux idéaux républicains.

Le troisième chapitre porte sur les institutions militaires, qui fonctionnent de manière très spécifique quant à la mise en œuvre de la laïcité à la française. Même si l’auteur n’emploie pas le terme, on peut parler non pas d’un système de séparation entre l’État et les religions, mais bien d’un « système de cultes reconnus », puisque depuis 1905 existent dans les armées des aumôneries avec des ministres de certains cultes, insérés dans la hiérarchie militaire.

L’armée s’est posé la question, dès les années 1980, de l’intégration des populations dites à problèmes, spécifiquement des musulmans. Il en a résulté une politique de reconnaissance, avec la création d’une aumônerie musulmane en 2005, et d’accommodements, avec notamment la fourniture de barquettes halal dans les cantines. Une politique d’ouverture des armées à la diversité pour qu’elles soient à l’image de la nation a aussi vu le jour, proposant des formations spécifiques pour transformer « le maghrébin » en professionnel compétent, dont l’identité n’est plus définie par ses origines mais par son appartenance militaire.

Les armées ont aussi essayé de reconnaître le racisme ordinaire existant dans ses rangs, que les musulmans vivent au quotidien. Au-delà même de la xénophobie, ils se sentent souvent assignés à leur condition d’origine par le regard des autres et regrettent de devoir en permanence prouver qu’ils sont intégrés, bons citoyens, loyaux à la nation. Ils demandent majoritairement à être traités de manière universaliste, sans rappel constant de leurs origines. D’autant que c’est souvent par volonté de servir la France qu’ils se sont engagés à l’armée ou à l’hôpital.

Le quatrième chapitre traite de l’hôpital. La construction du « problème de l’islam à l’hôpital » date de la commission Stasi en 2004, qui y pointe des entorses à la laïcité (refus du médecin masculin pour examiner des femmes, couloirs transformés en lieux de prière, cantines parallèles halal…). Au contraire, le Haut Conseil à l’intégration, dans sa Charte de la laïcité (2007), souligne l’importance que, dans des institutions fermées, c’est-à-dire où toute la vie des individus est concentrée, comme à l’hôpital, en prison, à l’armée, les individus voient leurs croyances respectées et « puissent participer à l’exercice de leur culte ».

Évidemment, comme dans les armées, la laïcité et la manière dont on doit la mettre en pratique sont considérées de manière très diverse par les personnels des hôpitaux, certains souhaitant un strict respect de la neutralité religieuse et une invisibilité des religions, d’autres soulignant que les patients ont le droit de faire valoir leurs demandes religieuses, pour autant que la qualité des soins n’en soit pas affectée. Et certains défendent des positions de principes stricts, tout en acceptant dans la pratique des accommodements qui facilitent parfois la bonne organisation du service ! On regrettera que le statut des religions à l’hôpital, à travers des aumôneries reconnues, comme à l’armée, ne soit que marginalement évoqué, alors que la constitution — très progressive mais réelle depuis environ 10 ans — d’une aumônerie musulmane aurait constitué un lieu important d’observation et de réflexion.

Le titre de cet ouvrage est beaucoup plus large que son contenu, consacré au « problème » — si tant est qu’il y ait problème — de l’intégration des musulmans en France [2]. Au nom des valeurs de la République, comment considérer les musulmans, quelle place leur faire dans la société française. Ce titre est d’autant plus problématique qu’il est identique à celui d’un livre de Sophie Duchesne — méthodologiquement mieux maîtrisé — consacré aux représentations que les Français se font de la citoyenneté, identifiant deux modèles principaux, celui de l’héritage d’une histoire et d’une identité nationale, celui de la responsabilité de chacun, quelle que soit sa nationalité, pour participer à la construction du vivre ensemble [3].

L’ouvrage de Christophe Bertossi n’est pas facile d’accès, avec une première moitié et un chapitre conclusif très conceptuels, qui auraient gagné à être simplifiés et mieux organisés, en évitant certaines redites. Les développements jargonneux sont donc très nombreux, alors que la présentation des résultats des enquêtes qualitatives est plutôt succincte.



[1] Cette opposition entre idéal et réalité avait aussi été développée autrefois par Gunnar Myrdal inAn American Dilemma: The Negro Problem and Modern Democracy, New York : Harper & Brothers, 1944.

[2] De mon point de vue, le problème est aujourd’hui moins l’intégration des musulmans que le regard que la société française porte sur eux.

[3] Duchesne Sophie, Citoyenneté à la française, Paris : Presses de Sciences Po, 1997.

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