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La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation

La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation
BOISSEAU DU ROCHER Sophie et DUBOIS DE PRISQUE Emmanuel , « La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation », Odile Jacob, 2019.

En 1936, Nicolas Berdiaev, qui avait quitté l’Union soviétique dans les années 1920, publie Les Sources et le sens du communisme russe [1], où il montre que le communisme soviétique « est plus traditionaliste qu’on a coutume de le penser », parce qu’il découle d’une « transformation et une déformation de la vieille idée messianique russe ». Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque (qui font aussi partie du groupe Asie21-Futuribles) ont la même ambition et leur livre situe le communisme chinois, ses ambitions et ses actions dans une perspective de très long terme. Ainsi soulignent-ils l’héritage du légisme, un courant de pensée né au IVe siècle avant J.-C. selon lequel l’humanité est dangereuse et la loi (plus que les rites) doit permettre aux membres de la société de vivre ensemble. Ils en retrouvent les traces jusqu’au discours de Xi Jinping à Davos en 2017.

Le titre, La Chine e(s)t le monde, en forme de jeu de mots, souligne le rapport complexe que la Chine entretient avec le monde. Au milieu du XIXe siècle, l’Empire céleste qui se considérait entre ciel et terre, est brutalement retombé sur la planète lorsque les puissances occidentales lui ont imposé de signer des traités que les Chinois n’ont réinterprétés comme inégaux que dans les années 1920. Cependant, remarquent les auteurs, c’est moins l’inégalité qui choque les Chinois que l’égalité Westphalie qui leur a été imposée par l’Occident.

La place de la Chine dans le monde rappelle celle de l’éléphant introduit dans une pièce et que des observateurs aux yeux bandés tentent d’identifier en touchant l’un la trompe, l’autre les pattes ou le corps. Chacun analyse des parties sans réussir à les relier à un ensemble cohérent. La Chine vante son émergence pacifique, et ses dirigeants rappellent que les guerres et l’expansion ne sont pas dans son ADN, une bonne conscience qui tranche avec la réalité historique, un budget militaire qui augmente plus vite que le produit intérieur brut, et la transformation d’îlots des mers du Sud en bases navales. Puissance économique, la Chine qui prévoit d’occuper la première place mondiale continue de revendiquer le statut de pays en développement. Tout en se présentant en héraut de la mondialisation, la Chine n’est qu’entrouverte. Signataire du traité de Paris, elle maintient ses centrales à charbon pour protéger l’emploi, et ses émissions de gaz à effet de serre, deux fois celles des États-Unis, augmentent.

De chapitre en chapitre et par touches successives, les auteurs nous aident à mieux cerner l’éléphant dans la pièce. Dans un chapitre particulièrement glaçant, ils explorent le système de crédit social qui se met en place de façon décentralisée et devrait couvrir le pays en 2020. De ce système qui vise à évaluer la vertu des citoyens, dépendent des droits publics — emploi, passeport — et privés : en 2018, il a justifié de bloquer la vente de neuf millions de billets d’avion à des personnes mal notées et un avertissement accueille ceux qui tentent de les joindre au téléphone.

Situant la construction de ce système dans l’histoire longue de la Chine, les auteurs rappellent les distinctions qui séparaient la population en catégories souvent étanches et que l’on retrouve avec le système du hukou, le passeport interne, datant de la dynastie Han et repris par la Chine maoïste. Le hukou aboutit à créer un véritable apartheid social contraignant des millions de travailleurs chinois (les mingongs) à vivre en clandestins dans leur pays. Le fonctionnement du système de crédit social peut s’appuyer sur la couverture globale de vidéosurveillance, « clarté de neige », qui couvre le pays. L’un de ses architectes est un scientifique qui avait cautionné le Grand Bond en avant, qui a provoqué une famine sans précédent. Les auteurs se refusent à qualifier d’orwellien ce système car Big Brother vise le pouvoir pour le pouvoir, alors qu’héritier de la bureaucratie céleste, le Parti cherche à créer une société civilisée et à renforcer la confiance mutuelle des citoyens.

La Chine, comme tous les systèmes totalitaires, a profité des faiblesses des démocraties. Toutefois, la réaction américaine que partagent des pays européens, et celle de plusieurs pays des routes de la soie, dont le plus petit, les Maldives, signalent que la Chine a dépassé un seuil de tolérance. En outre, des vents contraires, à commencer par la démographie, freinent la croissance. L’âge médian étant de 37 ans, cela posera moins de problèmes à la moitié de la population qui a vécu la pauvreté d’avant 1978, qu’à celle qui n’a vécu que « les Trente Glorieuses ». Quelle conséquence cette évolution pourrait-elle avoir sur la légitimité d’un pouvoir devenu plus autoritaire depuis Xi Jinping qui s’est autorisé à faire plus de deux mandats ? C’est une question qu’il aurait été intéressant d’aborder, de même que la relation de la Chine et des États-Unis, longtemps caractérisée par une fascination réciproque. La Chine ne fascine plus les Américains, mais seulement les grandes entreprises ; en revanche, le « Beau Pays » fascine les Chinois et la classe dirigeante, qui y investit ses économies et envoie ses enfants dans les meilleures universités.

Cet ouvrage, rédigé par deux excellents connaisseurs de l’Asie, offre des clefs d’analyse de l’émergence de cette puissance dont le destin nous concerne tous.



[1] Traduction française publiée chez Gallimard (Paris) en 1951.

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