Rapport

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Jobs Lost, Jobs Gained: Workforce Transitions in a Time of Automation

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Jobs Lost, Jobs Gained: Workforce Transitions in a Time of Automation
MGI (McKinsey Global Institute) et MANYIKA James , « Jobs Lost, Jobs Gained: Workforce Transitions in a Time of Automation », McKinsey Global Institute, 2017.

Ce rapport du McKinsey Global Institute (MGI) sur les conséquences de l’automatisation sur le travail et l’emploi fait suite à un premier document, publié en janvier 2017, sur la relation entre l’automatisation, l’emploi et la productivité [1]. Ce nouveau rapport envisage avec des scénarios chiffrés l’impact des techniques numériques, au sens large du terme (de l’informatique à la robotique en passant par l’intelligence artificielle), sur les métiers, les emplois et les salaires, un sujet en débat depuis plusieurs années.

L’analyse du MGI prend en considération 800 professions et leur situation actuelle et future dans 46 pays (90 % du produit intérieur brut mondial). Il s’intéresse plus particulièrement à six d’entre eux : la Chine, l’Allemagne, l’Inde, le Japon, le Mexique et les États-Unis. Le MGI ne prétend pas faire une prévision mais présenter des scénarios sur l’évolution des métiers et de l’emploi, à l’horizon 2030 ; ce rapport, en six chapitres, est une étape d’un travail de recherche.

Le premier analyse en détail l’impact de l’automatisation (l’ensemble des techniques numériques) sur le travail. Très peu d’emplois sont totalement automatisables mais pour 60 % d’entre eux, un tiers de l’activité le serait (la moitié des tâches actuelles seraient techniquement automatisables). Selon les scénarios, l’automatisation concernerait de 9 % à 26 % des heures de travail (26 % au Japon, un pays vieillissant où l’automatisation pallierait le manque de main-d’œuvre, 24 % en Allemagne, 21 % pour la France mais 9 % pour l’Inde).

Peut-on espérer que l’histoire des techniques se répète, le progrès technique créant autant d’emplois qu’il en supprimerait ? La question est posée dans le deuxième chapitre. Le cas de l’agriculture aux États-Unis est étudié en détail : les emplois supprimés par sa mécanisation ont été compensés par la création des emplois industriels (notamment dans l’industrie automobile au XXe siècle). On observe aussi que si la machine à vapeur a accru considérablement la productivité, elle a probablement provoqué une stagnation des salaires entre 1790 et 1840 (une observation faite par Karl Marx). Le MGI estime que si le progrès technique est plus rapide qu’il y a un siècle, mais que contrairement à une idée répandue, il ne semble pas qu’il se soit accéléré pendant les dernières décennies (l’introduction du numérique ne s’est pas traduite par une augmentation de la productivité), une adaptation des métiers et de l’emploi à la technique est possible ; la loi de Moore ne sera plus valable à court terme, mais d’autres innovations créatrices d’emplois apparaîtront. Il fait un autre constat intéressant : l’automatisation touchera aussi les emplois très qualifiés, comme le montre la mise en service des robots chirurgicaux.

Quels types de métiers et donc quels emplois seront-ils touchés ? Les troisième et quatrième chapitres répondent à cette question. Selon les scénarios, entre 75 et 375 millions de travailleurs (soit 3 % à 14 % du total) devront changer d’emploi dans le monde suite à l’automatisation. Le rapport met en évidence le spectre d’activités qui seront touchées et celles qui seront à l’origine de créations d’emplois. Dans les pays développés, les emplois associés à des tâches de routine seront fortement en baisse, de même que les emplois de bureau. En revanche, les professions de la santé et celles exigeant des qualifications techniques importantes seraient créatrices nettes d’emplois, ainsi que celles de l’enseignement, de la création (artistique et scientifique) et de la gestion. Une période de transition pourrait, toutefois, être perturbatrice. Dans les pays en développement l’impact de l’automatisation serait nettement moins marqué. Le MGI suppose que dans beaucoup de professions, l’automatisation pourrait entraîner un « mix d’activités » (une partie étant automatisée comme la recherche de données) avec des compétences nouvelles faisant davantage appel à la créativité et à l’interaction avec d’autres professionnels, voire le public (on remarque toutefois que l’automatisation de certains services ne va pas dans ce sens !). Tous les nouveaux emplois exigeront des qualifications supérieures et donc une formation à plus haut niveau (post-secondaire et licence ou plus dans les pays développés), une augmentation de l’autoentrepreneuriat est par ailleurs probable. Au plan salarial, on assisterait, dans les pays développés, à une plus forte croissance des emplois à salaires élevés, car plus qualifiés, que de ceux à salaire moyen, et donc à une polarisation des emplois et des salaires.

Les deux derniers chapitres répondent à la question « que faire ? » pour s’adapter à la mutation du travail sous la poussée de l’automatisation. Sept variables peuvent jouer un rôle : l’élévation des revenus (supposant une augmentation de la productivité) ; l’augmentation des soins médicaux pour des populations vieillissantes ; trois types d’investissements — dans les infrastructures, dans les bâtiments et dans l’énergie — ; le développement technique ; la marchandisation de tâches domestiques non rémunérées. L’ampleur des tâches à réaliser conduit McKinsey à préconiser le lancement dans chaque pays de l’équivalent d’un plan Marshall pour le travail et l’emploi, avec une priorité à la formation à tous les niveaux (notamment la formation professionnelle, souvent délaissée par la plupart des pays, et continue). Les États devront utiliser des incitations fiscales pour favoriser les investissements, soutenir la R&D, trouver des moyens pour améliorer la flexibilité du marché du travail et la connaissance des besoins, et aussi pour compenser des baisses de revenus temporaires. Quant aux entreprises, elles devront piloter la transition qui devra être rendue moins anxiogène.

Ce nouveau rapport de McKinsey a le mérite de faire une prospective (même s’il n’utilise pas le mot !) complète et prudente des perspectives de l’automatisation. Ses conclusions ne sont pas alarmistes (comme l’étaient les premières analyses des chercheurs d’Oxford [2]) et rejoignent celles, pour la France, du Conseil d’orientation pour l’emploi [3]. Leur côté optimiste occulte toutefois une question de fond : les nouvelles techniques n’accroîtront-elles pas les inégalités sociales et territoriales que l’on constate déjà dans de très nombreux pays ?



[1]Manyika James et alii,A Future that Works: Automation, Employment, and Productivity,San Francisco : McKinsey Global Institute, 2017 (analysé sur le site de Futuribles. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/a-future-that-works-automation-employment-and-prod/. Consulté le 16 janvier 2018).

[2]Frey Carl Benedikt et Osborne Michael A., « The Future of Employment: How Susceptible Are Jobs to Computerisation? », Oxford Martin Program Working Paper, septembre 2013, 72 p. URL : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_Future_of_Employment.pdf. Consulté le 17 janvier 2018.

[3]Carrère-Gée Marie-Claire, « Nouvelle vague technologique et emploi. Une analyse critique des travaux sur les destructions d’emplois », Futuribles, n° 421, novembre-décembre 2017, p. 5-18.

Site web
https://www.mckinsey.com/~/media/McKinsey/Global%20Themes/Future%20of%20Organizations/What%20the%20future%20of%20work%20will%20mean%20for%20jobs%20skills%20and%20wages/MGI-Jobs-Lost-Jobs-Gained-Report