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Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir

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Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir
DJIAN Jean-Michel , « Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir », Seuil, 2020.

À l’heure où la question écologique tend à prendre une part croissante dans le débat public, les regards se tournent à nouveau vers Ivan Illich, l’un des fondateurs les plus emblématiques de la pensée écologique. La biographie qui vient d’être publiée par Jean-Michel Djian tombe donc à point nommé. En mettant en scène un personnage formidablement complexe et attachant, elle éclaire aussi, par reflet, quelques-unes des faiblesses congénitales de l’écologie politique.

Si les idées naissent toujours quelque part, chez des individus qui ont une histoire, c’est particulièrement vrai dans le cas d’Ivan Illich. Et il a fallu à Jean-Michel Djian beaucoup lire et écouter pour démêler les fils qui relient la vie rocambolesque d’Ivan aux idées iconoclastes et foisonnantes d’Illich. Il a non seulement rencontré son héros mais a aussi conversé longuement avec la plupart de ceux qui l’ont connu intimement. Ce livre est donc, outre ses qualités d’écriture, un document exceptionnel.

Nous y voyons un Ivan Illich, toujours en quête de « disruption » intellectuelle, puiser dans les avatars successifs de sa vie pour fabriquer une pensée foisonnante et parfois déroutante. Le premier Illich s’affirme dans une famille aristocratique et cultivée de la Vienne flamboyante des années 1920. Avec, du côté maternel, juste ce qu’il faut d’ascendance juive pour provoquer chez le jeune Ivan, au moment de l’Anschluss, une inquiétude et un inconfort qui ne le quitteront plus. Il y a du Stephan Zweig chez ce Croate autrichien qui parle huit langues, achève ses études d’histoire, de théologie et de philosophie à Florence, séjourne à Paris et à Rome, et a lu, à 25 ans, tout ce que les meilleurs esprits de son époque se devaient de connaître.

Le deuxième personnage, c’est le prêtre catholique ordonné à 25 ans qui, bien vite, nourrira une allergie viscérale envers la hiérarchie de l’Église romaine. Son haut niveau de culture, ses bonnes manières, son élégance et ses relations romaines le désignent assez vite comme une possible recrue pour le service diplomatique du Vatican. Il préfère émigrer aux États-Unis et réussit à se faire nommer vicaire d’un quartier pauvre de New York, habité principalement par des Portoricains. Il s’investit totalement dans le rôle de prêtre des pauvres et, bien vite, son succès le rattrape.

À 30 ans, il est envoyé comme vice-recteur à Porto Rico, avec le titre de Monsignore, pour retisser des relations entre l’Église catholique et les responsables politiques d’Amérique latine alors très sensibles aux sirènes marxistes. Il comprend vite qu’il pourrait devenir la « caution sociale » d’un impérialisme anticommuniste soutenu conjointement par l’Église romaine et les États-Unis d’Amérique. En 1960, Il se met en congé et crée à Cuernavaca, à 70 kilomètres de Mexico, un centre d’études sur le développement (Centre interculturel de formation) qui deviendra bientôt le CIDOC, le Centre interculturel de documentation. L’objectif est, selon ses propres termes, la « déyankee-fication » des volontaires et des religieux qui s’engagent dans l’aide au développement en Amérique latine. Le conflit avec Rome est désormais ouvert.

C’est là qu’émerge, en quelques années, le troisième personnage, l’oracle de Cuernavaca, le fondateur et animateur d’un think-tank qui attirera bientôt les étudiants des universités américaines les plus cotées. Il y a du prophète, voire du Jésus, chez ce troisième Illich. Charisme lumineux, cercle des apôtres, goût pour la parabole, et même une Marie Madeleine énergique, la fidèle Valentine Borremans qui saura, sans faillir, assurer la direction d’une « boutique » qui accueille plusieurs centaines de stagiaires par an. C’est au cours de cette période mexicaine (et notamment de 1971 à 1976) qu’Illich publie, dans une intense euphorie créative, les quatre « pamphlets » (selon ses propres mots) qui le rendront célèbre : Libérer l’avenir, Une Société sans école, La Convivialité et Némésis médicale [1]. Les années Cuernavaca sont aussi des années très francophiles. Plusieurs membres de son premier cercle (dont Jean-Pierre Dupuy) sont français. Illich se rend souvent en France et tisse des amitiés indéfectibles avec des personnalités comme Olivier Mongin, Patrick Viveret, Jacques Ellul, André Gorz, Brice Lalonde, Edgar Morin ou Thierry Paquot. Les revues Esprit et Futuribles, citées dans le livre, font aussi partie des relais qui aideront à diffuser sa pensée.

Est-ce sous l’influence des Français que s’affirme alors le goût de l’ascète Illich pour le jus de la vigne ? Dans ses séminaires conviviaux, il revisite la pratique antique du banquet philosophique autour de la trilogie « spaghettis-bons vins-amitié ». Il obtient même du fisc mexicain l’autorisation de pouvoir intégrer son budget vin dans les dépenses de fonctionnement du CIDOC ! La vie est belle, les idées fusent, les tirages explosent, les médias s’emballent, les sollicitations pleuvent.

Ses disciples sont donc très surpris (et souvent déçus) lorsqu’en 1976, il décide de fermer le CIDOC. Il est à la fois dépassé par son succès et meurtri par la condamnation que vient de lui infliger la hiérarchie de l’Église catholique, au terme d’un procès digne de l’Inquisition. Illich ne se voit pas dans les costumes de « prophète révolutionnaire » ou de « gourou des Princes » que les médias sont en train de lui tailler. Déjà les responsables politiques les plus en vue — Trudeau père, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Delors… — le sollicitent. Souvent, il décline. Il a peur de se compromettre. Il répète, en pensant à l’Église, que « le pire vient souvent de la compromission du meilleur ». Il ne veut pas devenir le chef d’une Église, d’une École ou d’un parti.

Son royaume, il le pressent, n’est pas de ce monde-là. Il se sent plus à l’aise dans le ciel des idées que sur le terrain souvent boueux de la politique. Naît alors le quatrième personnage, le professeur chercheur itinérant, qui enseignera dans plusieurs universités américaines et européennes et retrouvera, à chaque séjour, des amis qu’il éblouit par son insatiable curiosité. Entre 1980 et 2002, il explore les thèmes les plus divers — l’eau, la lecture, le rapport aux sens, les différences entre les sexes, en s’éloignant chaque jour un peu plus de l’écologie politique. Ses disciples et amis l’admirent toujours mais reconnaissent qu’il leur a échappé. Ils ne l’appellent plus Illich mais Ivan.

Les autres — les politiques, les médias — l’oublient ou le conspuent. La détestation affirmée d’Illich pour les thèses marxistes le fera ostraciser par les écologistes « pastèques » (verts dehors, rouges dedans) qui prennent progressivement le contrôle des mouvements écologistes en Europe. La gauche néolibérale des années 1990-2000 ne supportera guère mieux ses remises en cause de tous les pouvoirs, dont celui de l’État. Son côté « ascète curé » est par ailleurs décalé par rapport aux aspirations hédonistes de la génération écolo-libertaire montante. Il y a aussi, chez Illich, toujours croyant convaincu, une dimension sacrificielle. Lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer, il refuse l’opération lourde qui aurait pu le sauver et calme sa douleur en fumant de l’opium.

Tout en admirant son héros sans modération, Jean-Michel Djian ne cache pas ses failles et ses zones d’ombre : la fascination pour la disruption intellectuelle (avoir toujours une idée d’avance) ; le goût pour la séduction sémantique (faire briller une belle formule plutôt que convaincre par un raisonnement) ; le refus viscéral de toute forme d’autorité mais, pour ses propres affaires, une approche assez jésuite du pouvoir (il n’y a pas de chef, mais il contrôle tout) ; une certaine fascination pour l’apocalypse ; une mystique de l’ascèse et du sacrifice.

C’est par la révélation respectueuse de ces failles que le livre prend une indéniable portée politique. Car on y retrouve sans peine un grand nombre des faiblesses de l’écologie politique contemporaine : le refus de l’autorité, l’incapacité à décider, la dispersion intellectuelle, la fascination pour le pire.

En quelques années (de 1971 à 1976), Ivan Illich a livré une analyse magistrale des maux dont souffrait, et allait souffrir, notre société fondée sur la croissance indéfinie de la consommation. Il avait presque tout prévu, y compris le délitement actuel des institutions et de la démocratie. Mais ne s’est-il pas arrangé pour que cette analyse ne fonde pas une nouvelle idéologie, une nouvelle Église ou un nouveau parti ? Certains de ses disciples attendent toujours le saint Paul méthodique qui saurait transformer les paroles du Maître en message politique opérationnel. Mais il n’est pas sûr, finalement, qu’Illich ait lui-même souhaité un tel dénouement.

On quitte donc ce livre passionnant sur une double conviction : la pensée d’Illich est incontestablement fondatrice de l’écologie politique ; mais cette dernière doit impérativement dépasser cette source — sans pour autant la renier — si elle veut un jour gouverner. Illich a libéré la pensée, et donc l’avenir, mais il a sans doute aussi souhaité que ses successeurs ne se laissent pas enfermer par sa propre parole.



[1] Paris : Seuil, respectivement 1971, 1971, 1973 et 1975.

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