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Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique

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Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique
BADIE Bertrand , « Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique », CNRS Éditions, 2020.

Bertrand Badie a toujours été partisan d’une approche sociologique des relations internationales. En 2010, déjà, il proclamait : « le monde est entré dans l’ère des relations inter-sociales ». Aujourd’hui, dans son dernier livre Inter-socialités, il revient à la charge et démontre comment les dynamiques sociales, de plus en plus proactives et intensives, conditionnent le jeu international et défient la puissance étatique. La crise sanitaire, puis économique et sociale, provoquée par la circulation mondiale d’un virus mortel semble être là pour nous en convaincre.

C’est toute une conception géopolitique des relations internationales qui s’effondre : l’État, dans sa triple dimension politique, territoriale et souveraine, n’est plus l’élément structurant de la scène internationale. L’inter-socialité « lézarde l’ordre ancien », sans pour autant en proposer un nouveau. Comment redonner un statut international au social, pour pouvoir réguler et coordonner ses actions, mais aussi répondre à ses besoins ?

L’inter-social a toujours été présent dans l’histoire des relations internationales : échanges marchands, prosélytisme, relations politiques, affirmations identitaires… Pourtant, il s’efface pendant un temps avec l’avènement puis la consolidation du système westphalien, qui attribue à l’État souverain la défense de l’intérêt national. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le système se fissure néanmoins. Sous l’influence de l’école de Chicago, le marché et le capitalisme libéral s’affirment face au politique. En outre, dès 1977, des mobilisations sociales s’organisent pour protester contre les conséquences de la doxa libérale. Le vrai tournant se situe pourtant en 2008, quand une crise alimentaire mondiale frappe le Sud. Des émeutes éclatent alors dans de nombreux pays, repérables par leur simultanéité, leur transcontinentalité, et une même dénonciation des politiques nationales et des mécanismes de régulation internationaux.

Trois facteurs expliqueraient, selon l’auteur, l’explosion de l’inter-social après-guerre : la décolonisation, à l’origine d’États « importés », peu légitimes et laissés en marge du système international ; la dépolarisation après l’effondrement du bloc soviétique, qui dévalue le concept de puissance ; enfin et surtout, l’essor fulgurant de la mondialisation qui, en renforçant l’interdépendance des économies, des cultures et des sociétés, confère aux acteurs sociaux une large autonomie d’action par rapport au pouvoir politique. Des nombreux exemples cités par Bertrand Badie, on retiendra le rassemblement à Seattle, en 1999, de 40 000 personnes, venues protester contre les orientations prises par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou, plus symptomatique encore, l’expression d’une opinion publique mondiale très majoritairement hostile à l’intervention américaine en Irak, annonçant la contestation du leadership de la superpuissance. Selon la formule de Georges Balandier, « l’opinion règle désormais la perception qu’on a du pouvoir international ».

Le social a maintenant sa propre dynamique, d’autant que les sociétés seraient devenues pour la plupart « non civiles ». En effet, comme l’explique Bertrand Badie, la majorité des sociétés extraoccidentales ne délèguent plus au « prince » l’exercice des fonctions régaliennes. Les dynamiques sociales se « dénationalisent » peu à peu pour s’inscrire dans le jeu régional et international. Elles sont prises en charge par des organisations transnationales qui offrent un ancrage souvent identitaire ou religieux. Exemples à l’appui — islam radical bien évidemment, mais aussi Birmans bouddhistes contre les minorités musulmanes rohingyas ou Cinghalais bouddhistes contre Tamouls hindouistes —, l’auteur décortique avec brio le processus par lequel des populations désœuvrées recherchent des options de survie auprès d’entrepreneurs de violence, lesquels activent les conflits et leur internationalisation.

Plus largement, qui sont les nouveaux acteurs du jeu international ? L’État demeure un maillon incontournable de la chaîne, mais devenu otage de la mondialisation, il doit compter avec d’autres : ceux que l’auteur qualifie de « tyrans privés » — les firmes internationales, les instances normatives (l’organisation en charge de la normalisation, ISO, les agences de notation…) ou régulatrices (comité de Bâle, qui réunit les banques centrales du G10) —, les entrepreneurs identitaires évoqués plus haut, et enfin, l’opinion publique mondiale, portée par des organisations non gouvernementales (ONG) d’autant plus présentes qu’elles ciblent tous les aspects de la mondialisation.

Face à cette socialisation du jeu international, les réponses proposées par l’ancien système semblent inappropriées, voire contre-productives. Pourtant, la menace existe, mais son visage a changé. Le concept même de sécurité évolue : autrefois national, il est devenu mondial et concerne désormais la sauvegarde des biens collectifs ; essentiellement militaire, il est maintenant multisectoriel puisqu’il englobe les questions alimentaires, sanitaires, environnementales ou économiques ; enfin, sans occulter la nation, il implique une gestion des interdépendances par la mise en place d’un système de gouvernance mondiale.

En effet, l’inter-socialité « commande sans gouverner » : anarchique et protestataire par nature, elle exige d’être coordonnée et régulée. Autonome, elle doit pouvoir être sanctionnée par une instance supranationale. Aujourd’hui, l’enjeu est donc d’optimiser la coexistence entre la sphère publique et la sphère sociale. Pour commencer, Bertrand Badie invite à repenser les politiques étrangères des États. Il s’agit selon lui d’intégrer la mondialisation dans les organigrammes, les formations ou le droit international, de travailler de concert avec les ONG dans la négociation et la mise en œuvre des actions, de mieux prendre en compte les différences culturelles, ou encore de mener les tractations simultanément en externe et en interne, afin d’associer les opinions publiques nationales aux choix de politique étrangère. Pour aller plus loin, la majorité des États vont devoir opérer une véritable mutation dans leur rapport au monde, en acceptant d’une part de mener un jeu gagnant-gagnant, puisque dans une société mondiale, le gain des uns devient celui des autres, en renonçant d’autre part à ce que la puissance militaire ne détermine le statut. Ainsi en est-il de l’Allemagne ou du Japon dont le multilatéralisme est avant tout entrepreneurial, fondé sur leurs ressources économiques.

Méfions-nous d’un inter-social qui s’installerait définitivement dans l’autonomie, alerte l’auteur. Il est urgent de donner au social une reconnaissance internationale.

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