Livre

Ressources naturelles, énergie, environnement - Société, modes de vie

Homo detritus. Critique de la société du déchet

Par

Homo detritus. Critique de la société du déchet
MONSAINGEON Baptiste , « Homo detritus. Critique de la société du déchet », Seuil, 2017.

Si l’ouvrage de Baptiste Monsaingeon commence comme un roman d’aventure, il oscille plutôt entre la thèse et l’essai militant sur la société du déchet. L’introduction pose le décor d’une nature puissance et inhospitalière, loin des discours bien-pensants. L’intérêt principal du livre est de nous amener à être plus critiques envers certains concepts comme l’économie circulaire ou l’éco-citoyenneté, qui intègre notamment l’adoption des bons gestes de tri.

Baptiste Monsaingeon propose une critique originale de la « crise des déchets », conséquence de la société de consommation. Il cherche à analyser l’histoire et la construction sociale du déchet comme problème public : pourquoi considérons-nous les restes comme un problème ? En a t-il toujours été ainsi ? Que diront ces résidus durablement incrustés dans le sol (ou les eaux) de notre civilisation après notre passage, tels des vestiges archéologiques ? Dès le XIXe siècle, une réelle économie circulaire s’est mise en place, considérant les restes (notamment organiques) comme des ressources économiques et des sources d’emploi (pour les chiffonniers par exemple). Les déchets sont ensuite devenus un enjeu, non seulement pour des raisons de salubrité et d’esthétisme, mais surtout avec l’industrialisation, le consumérisme et le productivisme. Le geste d’abandon a alors été normalisé, puis celui de trier — pour mieux jeter. Dans ce système, le gaspillage devient le moteur de la croissance économique, avec pour levier l’obsolescence programmée.

Une fois ce contexte posé, il s’agit d’aborder les différentes postures des acteurs sociaux vis-à-vis des restes, et leurs limites. En effet, si les alertes environnementales datent des années 1970, la quantité de déchets n’a fait que croître, malgré les politiques publiques en faveur des 3R (réduire, réutiliser, recycler). À ce rythme, la production de déchets pourrait atteindre 12 millions de tonnes par jour d’ici cent ans (contre quatre tonnes par jour aujourd’hui). Reconnaître le problème des déchets, c’est admettre une faille dans notre modèle de développement, d’où la question très politique de la maîtrise de ces résidus. Longtemps ignorés, ils ont fait l’objet d’une gestion autonome, détachée du modèle de société, par des moyens divers : l’enfouissement, l’incinération et désormais le recyclage, devenu une activité industrielle à part entière. Les stratégies de verdissement et de greenwashing ont pris le dessus grâce à l’aide d’une coalition d’acteurs, les enfermant parfois dans des logiques finalement contre-productives, en particulier pour les collectivités territoriales.

Selon l’auteur, deux visions s’opposent alors : d’un côté l’hygiénisme et la gestion libérale des déchets, sans changement des valeurs ou des ressorts économiques productivistes et consuméristes, dont l’éco-citoyen est le complice ; d’un autre côté, l’acceptation et le réemploi des restes, en particulier par les chiffonniers, dans le cadre d’un combat plus global pour un autre modèle de développement. L’auteur fait ainsi l’éloge du réemploi et des logiques des chiffonniers du XXIe siècle, bien qu’elles apparaissent un peu utopistes et marginales.

Baptiste Monsaingeon dénonce ainsi les discours sur l’économie circulaire et les dynamiques citoyennes du zéro déchet, décriées comme des choix de vie aseptisée, ne remettant pas en cause le système, mais au contraire le rendant plus désirable. L’individu qui cherche à être un « consom’acteur », ou à faire sa part, est dénigré pour sa naïveté dans la croyance d’un dispositif technique efficace du recyclage, qui est en réalité loin de tenir ses promesses environnementales.

Toutefois, si les individus servent certainement un nouveau capitalisme vert, malgré eux ou par des stratégies cognitives de déni, on peut penser que la critique contre l’économie circulaire et la consommation responsable est un peu acerbe, voire exagérée. D’une part, l’économie circulaire, qui ne voit pas dans les restes une perte à éradiquer mais une ressource à réutiliser, ne constitue pas toujours du greenwashing mais plutôt un retour au bon sens. Elle est censée englober la réparation, la réutilisation, le réemploi, et pas seulement le recyclage. D’autre part, la critique des mouvements de citoyens (zéro déchet) paraît assez simplificatrice. Les éco-citoyens sont regroupés injustement dans une catégorie uniforme d’acteurs. Les logiques de sobriété qui sous-tendent les démarches zéro déchet ne sont pourtant pas dénuées de sens politique, ni réservées aux « bobos ».

Enfin, si le pouvoir des consommateurs est important, ceux-ci sont, dans une certaine mesure, les otages des logiques industrielles à l’œuvre. Il ne s’agit pas simplement de « bien jeter » pour mieux oublier, mais d’avoir la sensation d’agir ou résister à son échelle, tout en admettant l’impuissance à agir seul sur les autres (d’où l’organisation citoyenne et l’action nécessaire de plaidoyer). La difficulté (ou la désirabilité) de vivre hors système est également un obstacle important.

L’auteur reconnaît que le plastique, par exemple, est un danger durablement toxique ; pour autant, il est devenu incontournable, pour l’industrie tant informatique que pharmaceutique. Ainsi, le consommateur comme le législateur peuvent boycotter certains produits comme les sacs plastiques et emballages à usage unique, mais quid de la cohérence totale dans le cadre d’une économie dématérialisée et numérisée ?

Pour conclure, Baptiste Monsaingeon a relevé le défi de nous faire changer de regard sur les déchets. Le problème n’est pas tant un défi de gestion que de mode de vie et de développement. Si la critique de l’économie circulaire est pertinente, les pistes de solutions manquent un peu. Cet ouvrage reste néanmoins très stimulant.

À lire également

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique