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Institutions - Société, modes de vie

Histoire mondiale du bonheur

Par

Histoire mondiale du bonheur
DURPAIRE François , « Histoire mondiale du bonheur », Cherche Midi, 2020.

Voici un livre qui tombe à point nommé. À l’heure où les réflexions sur le monde d’après se bousculent — mais se focalisent le plus souvent sur des aspects particuliers de la vie économique, politique ou sociale —, cette histoire des idées sur la société heureuse ouvre la réflexion sur un autre champ : non pas celui des moyens qui permettraient de faire advenir un monde meilleur, mais celui des finalités, ou des priorités, qu’un tel monde pourrait se fixer.

Il est évidemment impossible de résumer un telle somme, rédigée par 40 auteurs venant de différentes disciplines (histoire, philosophie, anthropologie, sciences politiques), appartenant à différentes cultures, et croisant différentes sources : les sciences de la motivation et du comportement, les commentaires éclairés de penseurs aussi importants qu’Aristote, Montaigne, Descartes, Spinoza, Montesquieu ou Diderot, les références aux civilisations grecque et romaine, les plongées dans les sagesses chinoise, indienne, caribéenne ou africaine. Ce tour d’horizon pourrait donner le vertige. Il a, au contraire, le grand mérite de faire émerger, par touches impressionnistes, quelques lignes directrices.

La première est la distinction, affirmée par les auteurs, entre les théories de la société heureuse qui s’intéressent aux bonheurs particuliers (les plaisirs, les exploits, les réussites, la reconnaissance sociale) et celles qui privilégient un sentiment plus général de sens et de cohérence. La deuxième idée forte est qu’une société heureuse doit s’intéresser aux deux sources : être à la fois en capacité d’offrir des satisfactions tangibles (hédonisme) et produire du sens (eudémonisme). Ce fil rouge parcours le livre. On le retrouve aussi bien chez Aristote que chez Montaigne, ou les théoriciens de la psychologie positive.

Cette clef de lecture est utilisée, dans les derniers chapitres, pour interroger notre société contemporaine. Fascinée par la recherche de sensations et d’exploits éphémères, celle-ci semble bien leur avoir sacrifié la production de sens et la prise en compte du temps long. En confondant bonheur et consommation, elle a par ailleurs négligé les sources de satisfaction qui étaient vénérées par la plupart des sagesses et des civilisations préindustrielles : l’accomplissement dans une œuvre, l’acquisition de connaissances, le partage, le lien social, la communion avec la nature, l’appartenance à une culture et à une histoire, la spiritualité.

Cet inventaire des théories du bonheur social, et des faiblesses de notre société, éclaire en creux les forces qui pourraient porter un changement de paradigme : la demande croissante d’écologie, les pratiques collaboratives, le regain d’intérêt pour les métiers, la redécouverte du corps. Dans la catégorie des signaux faibles tendant à montrer que le basculement de l’idéal consumériste vers « autre chose » est en train de s’installer, le pathétique recrutement de « happiness officers » par certaines entreprises est également évoqué.

Un troisième apport du livre est la mise en perspective historique de l’idée de « société heureuse ». Portée par les humanistes, puis par les philosophes des Lumières, cette idée n’a émergé politiquement qu’à la fin du XVIIIe siècle. C’est en effet en 1776 que la notion de « droit à la poursuite du bonheur » a figuré pour la première fois dans la Constitution d’un État démocratique, celle des premiers États-Unis d’Amérique. La même année, Adam Smith théorisait la notion de « richesse des nations » en posant ce principe magistral : « L’unique but de la production, c’est la consommation. »

En rappelant que les idées de société heureuse et de société de consommation sont presque jumelles, les auteurs suggèrent qu’elles ne pourront se réinventer indépendamment l’une de l’autre. Le croisement des apports venant de multiples sources et horizons, mais aussi l’existence d’une ligne qui tient l’ouvrage, donnent à cette suggestion une force particulière. Cet ouvrage est de ceux, précieux, qui aident à prendre du recul et à penser « hors de la boîte ».