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Économie, emploi - Entreprises, travail

Et si les salariés se révoltaient ? Pour un nouvel âge du capitalisme

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Et si les salariés se révoltaient ? Pour un nouvel âge du capitalisme
ARTUS Patrick et VIRARD Marie-Paule , « Et si les salariés se révoltaient ? Pour un nouvel âge du capitalisme », Fayard, 2018.

Non, le propos de cet ouvrage n’est pas un appel à la révolution, ni même de signaler que le matin du Grand Soir approche à grands pas, quoi que... Les auteurs décrivent les effets des évolutions de l’économie de marché ces dernières années, en s’intéressant à leurs conséquences néfastes pour les salariés, plus particulièrement ceux des classes moyennes occidentales.

En guise d’introduction à leur propos, les auteurs exposent un cas si atypique qu’il a valu à l’entreprise concernée et à son patron une avalanche de retombées médiatiques et de candidatures spontanées. Ce cas, c’est celui de Starterre Automobile, une petite entreprise familiale de la banlieue lyonnaise dont le dirigeant a décidé en 2017 (à l’occasion des 25 ans de l’entreprise) de reverser à ses salariés 1,6 million d’euros issus des bénéfices de l’entreprise sous forme de primes calculées selon l’ancienneté (de 500 à 35 000 euros pour les plus anciens). Si les auteurs mettent en avant le fait que l’employeur de l’entreprise juge cette décision tout à fait normale : « Ils [les salariés] se sont investis pour fonder et faire fleurir la société. Il est donc tout à fait logique qu’on partage les bénéfices », c’est pour mieux souligner combien une telle reconnaissance est rare.

Car l’objet du livre est bien de montrer à quel point les salariés sont exaspérés par les conséquences des mutations économiques à l’œuvre. En effet, les réformes visant à accroître la flexibilité du marché du travail qui ont été conduites ces 20 dernières années dans différents pays européens (Royaume-Uni, Allemagne et France notamment) ont toutes eu pour conséquence d’augmenter la précarité des salariés. Que ce soit en facilitant les licenciements en cas de situation économique difficile ou en développant des formes d’emplois précaires (contrats zéro heure, microjobs, microentrepreneurs), ces réformes font de plus en plus peser les aléas économiques sur la main-d’œuvre plutôt que sur les actionnaires. Cette situation est jugée d’autant plus insupportable par les salariés que lorsque la conjoncture économique est favorable, ils en tirent bien peu d’avantages, les bénéfices étant largement reversés aux actionnaires et aux dirigeants sous forme de dividendes. Quant à la « théorie du ruissellement » parfois évoquée pour justifier des politiques fiscales favorables aux plus hauts revenus, elle est décrite comme une fable n’ayant jamais été vérifiée empiriquement.

L’effet est d’autant plus douloureux que les innovations technologiques engendrent une transformation du marché du travail qui aggrave la situation. Les auteurs défendent la thèse que la théorie schumpetérienne du « grand déversement » a atteint ses limites : les emplois industriels détruits par la délocalisation et l’automatisation sont remplacés par des emplois de plus faible qualité, notamment dans les services. La bipolarisation du marché du travail s’accentue, avec d’un côté un nombre réduit d’emplois très qualifiés (dans les nouvelles technologies, la finance…) et de l’autre des emplois peu ou pas qualifiés (dans la distribution, l’hôtellerie-restauration, les services à la personne). Les inégalités sont également générées par la « winner-take-all society », certains géants accédant à des positions tellement dominantes qu’ils ne laissent que des miettes aux autres acteurs de leur secteur, accentuant ainsi les écarts de revenus.

Les grands perdants de ces bouleversements sont les classes moyennes occidentales confrontées à un marché du travail de plus en plus incertain et à une réduction de leur pouvoir d’achat (notamment en raison de l’augmentation des prix de l’immobilier) ; elles s’inquiètent chaque jour davantage pour leurs retraites et pour l’avenir de leurs enfants menacés de déclassement. Cette situation apparaît, par de nombreux aspects, intenable. Si l’hypothèse d’un phénomène de révolte violent leur semble peu probable, les auteurs évoquent l’effet délétère de cette crise sur les démocraties occidentales et font le lien avec la montée des populismes en cours.

L’ouvrage se termine par un « plaidoyer pour un capitalisme européen » avec une plus forte participation des salariés à la gouvernance des entreprises, un arrêt des phénomènes délétères comme les rachats massifs d’actions, un changement de posture des dirigeants d’entreprise, un effort massif dans la formation… Mais pour orchestrer cette mutation vertueuse, les auteurs soulignent qu’un préalable est nécessaire, « reprendre le contrôle du capital de nos entreprises » qui est aujourd’hui largement détenu pas des investisseurs anglo-saxons. Pas de quoi soulever un élan d’optimisme chez le lecteur…

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