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Et le mal viendra

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Et le mal viendra
CAMUT Jérôme et HUG Nathalie , « Et le mal viendra », Fleuve noir, 2019.

Ce roman, que l’on préfèrera qualifier de science-fiction plutôt que d’anticipation (pour ne pas tomber dans la prophétie autoréalisatrice), est paru en mars 2019, un peu plus de 15 jours avant la journée mondiale de l’eau (le 22 mars). Et c’est bien l’eau — sa rareté, son inégale répartition sur la planète… — qui en constitue le cœur puisque, faute de parvenir à sensibiliser les instances internationales et les consciences occidentales aux ravages causés par l’absence d’accès à l’eau potable d’une partie de la population mondiale, un groupe de citoyens, l’Armée du 12 octobre [1], décide de recourir à l’action violente pour faire avancer la cause.

« J’ai tant dit les évidences que les foules se sont lassées. Et pourtant, il faut exprimer mille fois les choses pour que les peuples les comprennent, mais il arrive toujours le moment où, à force d’être entendus, les propos les plus sages passent pour des slogans. Et les slogans sont comme le vent, ils retombent tôt ou tard » (extrait d’une lettre de Morgan Scali, le mentor du groupe, à son fils, p. 482). Et d’insister sur la démission des politiques à tous niveaux : « Ni oui ni non, le statu quo, l’expression la plus immobile de l’action politique. L’échec absolu. »

Donc, pour faire pendant aux six mille enfants noirs qui périssent chaque jour faute d’avoir accès à une eau potable, ces citoyens s’engagent en 2028 dans une action violente, organisée à l’échelle internationale et coordonnée par une superintelligence artificielle liée à la tête pensante du mouvement, visant à ouvrir les yeux des populations nanties : « C’est en désespoir de cause que je [Morgan Scali] suis devenu un comptable. Puisqu’on considère que six mille petits morts par jour, c’est acceptable, j’ai fini par l’accepter aussi. Voilà comment je suis passé de l’humanisme au terrorisme. Parce qu’enfin j’ai compris qu’on se souviendra des six mille parce qu’ils étaient blancs, en oubliant leurs millions de frères et sœurs morts dans l’indifférence pendant des décennies, loin des regards de ceux qui comptent plus que les autres » (p. 482).

Posant la question de la valeur d’une vie humaine selon le continent sur lequel on est (et on naît), les questions posées par ces militants, initialement mus par des idéaux humanitaires (principalement en Afrique), s’étendent plus largement au champ de l’action de l’homme sur notre planète : nous « avons puisé dans les réserves de nos enfants pour satisfaire nos désirs immédiats. Au mépris de l’avenir, au mépris de la vie et de notre propre survie. Aucune espèce en dehors de la nôtre ne s’était auparavant lancée dans une telle opération suicidaire avec une aussi grande rage de réussite » (p. 516). Dès lors, le terrorisme peut-il se justifier pour sortir l’humanité de sa lente action suicidaire ? Oui selon Morgan Scali qui y voit (en 2025 dans l’ouvrage) le « dernier argument des rois (ultima ratio regum) : l’usage de la violence comme ultime rempart à la violence » (p. 516).

Un argument qui fondera son « Manifeste pour la vie. Les yeux grand ouverts », rédigé entre 2025 et 2028, dont l’extrait suivant peut sonner comme un avertissement pour les citoyens d’aujourd’hui : « Il n’existe pas dans nos rangs de femmes ou d’hommes supérieurs, personne n’est plus important qu’un autre, et personne ne se place au-dessus des peuples non plus. Nous avons toujours agi comme des vigies du monde, comme des lanceurs d’alerte […] des empêcheurs de polluer en rond […] Obliger les peuples à ouvrir les yeux, parce que l’avenir de l’humanité n’existera que si l’on fait en sorte collectivement qu’il existe. […]

« On vous a alertés […] vous n’avez pas voulu voir […] vous n’avez pas voulu comprendre […] Et le mal viendra, non par celui qui utilisera la violence, mais par ceux dont l’obstination à nier les droits de l’homme l’auront obligé à en user pour les défendre. C’est de cela qu’il s’agit […] traiter tous les humains en frères, respecter la Terre pour que les générations suivantes s’y épanouissent. Simplement de cela. Nous ne l’avons pas fait ensemble. Alors oui, aujourd’hui le mal arrive. »

Bien évidemment, tout cela n’est que fiction, mais rappelons que l’éco-terrorisme existe depuis la fin des années 1960. D’abord cantonné à l’opposition à la chasse, il s’est peu à peu élargi mais reste encore gentillet lorsqu’il s’agit de s’enchaîner à des arbres pour lutter contre la déforestation ou à des rails pour empêcher des convois de déchets nucléaires de circuler ; tout au plus donne-t-il dans la destruction matérielle (assauts de défenseurs de la cause animale contre des fourreurs ou des boucheries, actions d’éclat d’associations comme Greenpeace…). Depuis quelques décennies, sans doute peut-on y inclure les zones à défendre, ZAD, où les confrontations violentes sont plus présentes. Et demain ? Qui peut gager qu’une Armée du 8 décembre (journée mondiale du climat), du 20 février (journée mondiale de la justice sociale), du 22 mai (journée mondiale de la biodiversité), du 22 octobre (journée mondiale de l’énergie), etc., ne verra pas le jour faute de prise de conscience et, surtout, d’action politique concrète et efficace en réponse aux défis écologiques et sociaux auxquels l’humanité est aujourd’hui confrontée ? Jusqu’où irait-elle ? Voyons donc cet ouvrage comme un scénario repoussoir incitant citoyens et États à agir aujourd’hui pour éviter la dérive…



[1] En référence au 12 octobre 1492, jour où Christophe Colomb a découvert l’Amérique, date marquant selon eux le début du partage du monde par les superpuissances, et donc le déséquilibre Nord-Sud

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