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Effondrements et géopolitique du Covid-19

Par

Effondrements et géopolitique du Covid-19
DOU Henri , JUILLET Alain et FOURNIÉ Pierre , « Effondrements et géopolitique du Covid-19 », Anima Corsa, 2020.

Pierre Fournié, directeur du département de l’Action culturelle et éducative des Archives nationales, Alain Juillet, ancien membre de la Direction générale de la sécurité extérieure et ex-haut responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre, et Henri Dou, spécialiste de la veille technologique et des sciences de l’information et de la communication, signent de concert un ouvrage-fleuve sur les conséquences possibles à grande échelle de la crise Covid-19, intitulé Effondrements et géopolitique du Covid-19.

S’appuyant sur l’essai de Dmitry Orlov Les Cinq Stades de l’effondrement(2013), les trois auteurs cherchent en effet à mettre en évidence les dégradations politiques, économiques et sociales que nos sociétés occidentales connaissent déjà et pourraient connaître à court, moyen et long termes, suite à la pandémie. Si leur approche se veut mondiale, leurs analyses se concentrent pour la plupart sur la France, au cœur de leurs préoccupations. Les auteurs sont convaincus que le pays traverse une crise sans précédent, qui dépasse très largement la seule question sanitaire. Si autorités et citoyens ne réagissent pas, ils prédisent catastrophes en cascade et effritement du pays. Résolument engagés, les auteurs signent donc une tribune de plus de 200 pages, mettant en parallèle analyses scientifiques et actualités récentes pour alerter le grand public et les pouvoirs politiques sur l’urgence d’agir.

Reprenant la chronologie de l’effondrement proposée par D. Orlov, qui identifie donc cinq stades conduisant au délitement total d’une civilisation, l’ouvrage montre ainsi comment la crise Covid-19 a pu en partie provoquer mais surtout mettre en exergue, et accélérer, un « cycle infernal » dans lequel la culture occidentale serait empêtrée.

Effondrement financier et économique d’abord, que le virus SARS-CoV-2 et ses conséquences sur l’économie ne sauraient qu’aggraver. L’endettement colossal des États et des acteurs privés, l’extension massive de la crise à l’offre, la demande, la production, l’investissement, le commerce, de l’économie réelle à la Bourse inquiètent au plus haut point les trois hommes qui y voient une fuite en avant où amortisseurs sociaux et afflux de liquidités ne suffiront plus à prévenir la catastrophe économique. En fins politologues, ils lient bien entendu ces variations économiques à de graves conséquences géopolitiques. Elles pourraient conduire, par exemple, à l’effondrement de régimes politiques dans des pays dépendants des exportations d’hydrocarbures, ou à d’importantes famines si certaines nations agricoles décidaient de conserver leurs ressources alimentaires pour leurs populations, des scénarios aussi envisagés par Futuribles, dès le mois de mars, dans le cadre de ses recherches prospectives sur la crise sanitaire.

Effondrement politique ensuite, dont les auteurs perçoivent déjà les signes précurseurs en France dans l’opposition de plus en plus fréquente des acteurs de la politique locale à l’État central. Les manifestations des « gilets jaunes » en 2018 en sont pour eux les indices les plus médiatiques. Mais ils voient dans la crise sanitaire une aggravation de ces tensions entre gouvernement central et autorités de toutes parts, par exemple dans l’affrontement qui a opposé l’État aux syndicats, entre autres, sur les conditions de travail des salariés dans de nombreux secteurs, alors que le virus circulait.

Effondrement social et culturel enfin, phases ultimes de l’effondrement global contre lesquelles D. Orlov alarmait tout particulièrement ses lecteurs dès 2013. L’effondrement social renvoie à l’incapacité de la population à développer sa propre résilience lorsque politique et économie se délitent. Selon D. Orlov, au moment de l’effondrement de l’URSS, la force des citoyens russes, capables de mettre en place des systèmes parallèles de commerce et d’entraide, a permis d’éviter le pire. L’effondrement culturel, lui, renvoie à la disparition de toutes les valeurs humaines qui animent positivement une société. C’est le stade ultime de désagrégation d’une communauté selon D. Orlov, dans lequel l’individualisme prime, la bienveillance et la charité disparaissent. Selon les auteurs, la France témoigne, là encore, des symptômes de ces effondrements en pleine crise sanitaire, bien qu’à des degrés divers.

Toutefois, Henri Dou, Alain Juillet et Pierre Fournié accusent avant tout l’État, plus que les citoyens, d’être responsable de ces maux, État qui a, selon eux, montré ses limites. Il ne s’agit donc pas seulement de dénoncer, mais aussi de proposer des solutions, ce à quoi les auteurs s’attellent sans faillir, ce qui est une qualité indéniable de leur travail, que l’on soit d’accord, ou non, avec leurs idées. Parmi les voies de sortie proposées : diminuer la métropolisation pour redonner de la force aux régions et surtout au local, et éviter les logiques de compétition au sein du pays, asseoir la souveraineté de l’État français face à une Europe qui serait absente, repenser la mondialisation sans en sortir mais sacraliser, enfin, la notion de biens communs.

Ainsi avec ce texte, les trois auteurs signent une étude colossale à laquelle on pourra, peut-être, reprocher son ambition d’exhaustivité. Mais dépassant leur rôle d’historiens des faits en marche, ils cherchent aussi à proposer quelques solutions aux nombreux maux qu’ils y décrivent, ce qui donne de la profondeur à leur travail. On regrettera que l’accent ait été mis sur l’effondrement en cours et non sur ces dites solutions, car seul un lecteur aguerri pourra toutes les identifier dans la quantité d’informations rassemblées tout au long de cet ouvrage. Or, nous avons, aujourd’hui plus que jamais, besoin d’agir.

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