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Éducation - Société, modes de vie

Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir

Par

Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir
LAVAL Christian et VERGNE Francis , « Éducation démocratique. La révolution scolaire à venir », La Découverte, 2021.

Christian Laval, professeur émérite de sociologie, et Francis Vergne, psychologue de l’éducation, nous livrent, dans leur cinquième collaboration éditoriale, leur projet de refondation pour une éducation démocratique. Il se fonde sur le constat déjà développé dans La Nouvelle École capitaliste en 2012 [1] : la massification scolaire a été incapable d’instaurer une égalité des chances effective, et les réponses apportées depuis par l’État (politiques néolibérales, dépolitisation de l’École, technicisation des réponses, etc.) ont été inopérantes voire dangereuses.

Il ne peut y avoir, selon les auteurs, de réelle démocratie sans autogouvernement de toutes les institutions et activités collectives — ce qui suppose une capacité des citoyens à réfléchir aux institutions les meilleures. On devine aisément le rôle central de l’éducation et de l’expérience de l’autogouvernement au sein de cette dernière pour la formation du citoyen. Cette éducation démocratique n’a de sens et n’est viable que si elle s’insère dans une société elle-même solidaire, égalitaire et écologique — trois objectifs qui se retrouvent donc au fondement de l’éducation démocratique. Aussi les auteurs ne cherchent pas à donner des mesures concrètes de réforme de l’École, mais invitent plutôt à la réflexion pour refaire de l’institution scolaire un bien commun, une direction à prendre pour tendre vers le projet éducatif qu’ils présentent. Pour cela, ils décomposent leur argumentaire en cinq objectifs et pratiques interdépendantes, qui ensemble font système.

La liberté de penser et la réalisation du droit d’accès universel aux savoirs sont vues comme des conditions primordiales de l’éducation démocratique. Elles requièrent une institution indépendante des pouvoirs politiques, regroupant le primaire, le secondaire et le supérieur. C’est ce que les auteurs appellent « Université démocratique » : une institution autonome et autogouvernée, ouverte à tous ceux qui le désirent. À l’intérieur de ce libre commun des savoirs, l’impératif de la rationalité serait le maître mot, afin de former l’esprit critique des citoyens et de contrer les arbitraires culturels. Les auteurs prônent un enseignement plus transversal, avec une place importante accordée aux réflexions politiques, philosophiques et sociologiques, dès le plus jeune âge.

Si l’égalité dans l’accès à la culture et à la connaissance est un objectif largement partagé dans les intentions, les moyens nécessaires pour la mettre réellement en œuvre appellent des transformations ambitieuses. Les deux chercheurs font le constat d’une massification scolaire qui s’est faite sans adaptation aux réalités des classes sociales. L’École unique a ainsi créé des attentes auxquelles elle n’a pas su répondre, d’où un ressentiment parfois profond exprimé à l’encontre de l’institution scolaire. La tâche est immense et appelle une transformation interne de l’institution scolaire, mais qui ne peut porter ses fruits sans une lutte ambitieuse contre l’ensemble des inégalités sociales. Il faut agir sur les conditions réelles d’éducation, qui dépassent nécessairement l’établissement. Parmi les nombreuses pistes abordées figure l’idée d’un accompagnement extrascolaire des élèves par des personnels qualifiés, pour compenser les inégalités de capital culturel et scolaire des familles.

L’École démocratique doit faire accéder à une culture commune, plutôt que préparer à une carrière professionnelle. Cette culture doit être plurielle, c’est-à-dire dépasser à la fois l’horizon national et le cadre des savoirs scientifiques, et plus anthropologique. Elle doit dépasser les distinctions traditionnelles entre savoirs littéraires, scientifiques, techniques et corporels. En somme, les auteurs appellent non pas à densifier encore les programmes, mais à profondément les refondre.

Les chercheurs s’attachent ensuite à définir ce qu’est une pédagogie « instituante », soit une pédagogie de collaboration active entre élèves, à la fois sociale — responsabilité réciproque entre les individus et le groupe — et démocratique — participation effective des élèves à l’élaboration de la règle collective. Ils analysent alors les différentes pédagogies alternatives historiques et en extraient les éléments pertinents pour une éducation démocratique.

Tout cela serait vain si le fonctionnement même des établissements n’était pas refondu. La voie défendue ici est la collégialité approfondie, et étendue au primaire et secondaire, avec de vrais pouvoirs conférés aux instances élues. L’autogouvernement des établissements ne peut se faire qu’en lien avec son environnement, et doit donc s’insérer dans un contexte d’autogouvernement territorial. Enfin, les lieux et les temporalités de l’éducation doivent faire l’objet d’un débat démocratique, pour sortir du carcan institutionnel qui s’impose aux élèves et enseignants.

Le projet porté par l’ouvrage est ambitieux mais ne tient pas rôle de programme clef en main à appliquer dès à présent. Il est plutôt une alternative aux projets portés par ce que les auteurs qualifient d’ennemis de l’éducation démocratique, dont ils distinguent deux familles : les « anciens » (la méritocratie, les inégalités de fait, le dressage disciplinaire…) et les « modernes » (l’intelligence artificielle et le numérique vus comme des remèdes universels). Si l’éducation démocratique dépeinte dans l’ouvrage n’a pas vocation à se réaliser pleinement à court terme, Christian Laval et Francis Vergne appellent les acteurs de l’éducation à se mettre en marche, en multipliant les communs professionnels et syndicaux, et en donnant un élan nouveau à l’expérimentalisme éducatif.



[1] Paris : La Découverte.

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