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École publique et émancipation sociale

Par

École publique et émancipation sociale
DE COCK Laurence , « École publique et émancipation sociale », Agone, 2021.

Dans un moment où le débat sur l’École semble monopolisé par les promoteurs d’une approche néolibérale vantant les valeurs d’effort et de mérite comme principaux leviers de la démocratisation scolaire, il peut être salutaire de se confronter à une réflexion socio-historique et prospective du devenir des vertus émancipatrices de l’éducation.

C’est à cette tâche complexe que Laurence De Cock se livre, usant de son regard critique et aiguisé d’enseignante d’histoire et de sociologie de l’éducation. Parfois amère, plus souvent combative, elle ne semble pas se satisfaire des effets dévastateurs, en France, d’un new public management dont le système éducatif, depuis l’avènement de la présidence actuelle (en 2017), est devenu la victime consentante. Fable du numérique éducatif et de la « continuité pédagogique », gestion erratique de la crise sanitaire et du décrochage massif qui en a résulté, nouvelles inégalités générées par Parcoursup ou la réforme du lycée, « neurobéatitude » d’inspiration scientiste effrénée, chemin cabossé de la démocratisation scolaire, mantra d’une École de la confiance — dans les faits sous surveillance —, etc. : aucun des poncifs ou dérapages de la politique actuelle n’est laissé dans l’ombre par l’auteur.

Mais ces constats n’auraient qu’une portée limitée si elle ne prenait pas le soin de disséquer les conditions dans lesquelles le débat instruction versus éducation, depuis la Révolution française, ne cesse d’interroger le péché originel de l’école de la République — à savoir une forme de « capitulation face au réflexe de sécession des catégories les plus favorisées » vis-à-vis des milieux populaires. De fait, son propos nous oblige à porter un regard critique sur les pseudo-mérites de la segmentation historique du système éducatif. Il nous rappelle à quel point seuls « le moment Jean Zay » (Front populaire) puis la réforme mort-née du « plan Langevin-Wallon » (1947) ont brièvement incarné l’espoir de voir émerger une École publique instaurant une égale dignité entre culture bourgeoise et culture populaire.

Après un chapitre dédié à l’inventaire, pour en clarifier les clivages internes, des pédagogies nouvelles — collaboratives voire libertaires — fondées sur le refus de la centralité des savoirs en tant que garante de l’émancipation, Laurence De Cock nous livre sa réflexion sur la frénésie pamphlétaire des intellectuels — de droite comme de gauche — nostalgiques d’une École victime de la malédiction de mai 1968. Très caustique sur le fait qu’ils s’expriment tous du point de vue de leur position sociale dominante, elle renvoie dos à dos les Milner, Michea, Rahbi et autres Polony qui ont, « à l’insu de leur plein gré », indifféremment inspiré la conception néolibérale du ministre de l’Éducation actuel. Car le constat est pour elle sans appel : approche écologiste et doctrine néolibérale ont ceci de commun qu’elles « évincent soigneusement la question de l’École commune » et « participent à savonner la planche d’une École publique fragilisée par des décennies de mauvaises gestions ».

Quelles nouvelles pistes Laurence De Cock nous suggère-t-elle, in fine, d’explorer ? Se prenant à rêver qu’une autre École publique reste possible, elle convoque la puissance publique en tant qu’unique garant de l’égalité d’accès aux savoirs. Selon elle, l’École comme bien collectif doit « échapper aux lois du marché » et se tenir à distance du « prosélytisme néolibéral » des acteurs économiques qui préconisent, soutiennent, voire financent des méthodes et des modes de gestion de l’École publique dans le droit fil de ceux dont ils font la promotion dans le monde de l’entreprise. Elle s’interroge sur la façon dont l’École doit préparer la vie en société des générations montantes : fonctionner à l’image de la société présente ou bien anticiper celle que l’on veut faire naître ? C’est ainsi qu’elle parcourt pêle-mêle les thèmes de l’école comme lieu de vie et d’apprentissage de l’universalité, mais aussi lieu où est distillé le « curriculum caché », « la boîte noire de la transmission de connaissance […] qui reste le “mal pensé” du métier d’enseignant », ou encore espace dans lequel la laïcité est avant tout source de « générosité inconditionnelle » et « garante de justice sociale ».

En guise de pré-conclusion de son riche propos, l’auteur consacre un sous-chapitre à la question des contenus d’enseignement. Sans y répondre, elle pose la question de la temporalité et de leur dépendance aux préoccupations politiques et économiques de l’instant et prône le développement de l’esprit critique comme prérequis à toute démocratisation scolaire. Un (trop court ?) détour par la pensée du pédagogue brésilien Paulo Freire nous éclaire sur ses convictions les plus profondes quant aux vertus des pédagogies libératrices dont, en France, Célestin Freinet apparut naguère comme la principale référence.

« Aucune École commune n’est possible sans le consentement et la participation active des familles qui en ont le moins besoin », insiste Laurence De Cock dans sa conclusion. C’est dans cette affirmation — pourtant ô combien improbable — qu’il nous est peut-être donné l’occasion de tirer la quintessence d’un essai qui nous rappelle que la défiance à l’égard de la pensée rationnelle et critique ne sert les intérêts que de ceux qui n’ont de cesse que rien ne change...