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Disruption. Intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée

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Disruption. Intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée
MALLARD Stéphane , « Disruption. Intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée », Dunod, 2018.

Cet ouvrage ne relève pas de l’habituelle littérature sur l’intelligence artificielle (IA), qui nous promet une société irénique des loisirs culturels où tout le travail serait pris en charge par des machines intelligentes, ou, à l’opposé, un enfer où une superintelligence surclasserait l’homme au point de le contraindre à fuir vers d’autres planètes. Disruptionn’est pas un ouvrage d’anticipation, il nous parle du temps présent, de la façon dont les entreprises et diverses collectivités se servent déjà, avec succès, des outils de l’IA pour améliorer leur efficacité et résister à la compétition mondiale.

Il nous parle surtout du changement radical de paradigme économique et social qui se met en place sous nos yeux trop souvent incrédules. Dans ce monde darwinien, plus aucun monopole, plus aucun service public n’est à l’abri de la « disruption », c’est-à-dire de l’émergence d’une technologie, d’une idée, ou d’un acteur inattendu, qui rend soudain obsolète l’organisation dominante, voire sa fonction même. Des professions qui se croyaient protégées, comme les chauffeurs de taxi, sont débordées par l’ubérisation. Et ce n’est que le début.

Pour ne pas avoir compris en temps utile les lois de la disruption, des leaders mondiaux comme Kodak, Nokia, RIM / BlackBerry…, ont sombré ou dû changer précipitamment de métier. Les géants de l’imagerie ne sont plus des opticiens ou des imprimeurs, mais des firmes électroniques. Les constructeurs de lanceurs spatiaux ne sont plus des agences nationales, mais des firmes privées venues d’horizons improbables comme SpaceX (Elon Musk / PayPal) ou Blue Origin (Jeff Bezos / Amazon).

Depuis le tournant du siècle, des professions entières s’emparent des nouveaux outils intelligents pour améliorer leur efficience, monter en gamme et concentrer les talents sur l’expertise et la stratégie. Des cabinets d’avocats, des notaires, des journalistes, des recruteurs, des médecins, laissent aux machines le soin de collecter et prétraiter l’information, pour se réserver la partie la plus noble du travail. La banque J.P. Morgan utilise depuis 2017 une IA pour relire et analyser les contrats. Le fonds d’investissement Bridgewater Associates supprime tous ses managers, qu’il remplace par de l’IA. Le fonds Deep Knowledge Ventures marque l’Histoire en étant la première entreprise à faire entrer une IA dans son conseil d’administration, avec les mêmes droits de vote que les autres partenaires.

Tout s’accélère : pour atteindre 50 millions d’utilisateurs, il a fallu 75 ans au téléphone, 38 ans à la radio, 13 ans à la télévision, 4 ans à l’Internet, 3 ans et demi à Facebook, 6 mois à Instagram, 19 jours à une application comme Pokémon Go. Alors que le président d’Intel affirmait, en 1992, que « l’idée même d’un appareil de communication sans fil dans chaque poche était une illusion », 25 ans plus tard le smartphone était dans la poche de milliards d’individus. Un microprocesseur contenait 2 300 transistors en 1971, celui d’un iPhone en possède aujourd’hui 3,3 milliards et la dernière puce d’IBM en compte 30 milliards.

Il manquait à la machine la capacité d’apprendre par elle-même et de se fixer des objectifs. C’est désormais une réalité, avec les réseaux de neurones, l’apprentissage profond et l’apprentissage par renforcement. Une nouvelle génération de processeurs, dérivée des processeurs graphiques, les GPU (Graphics Processing Units), permettra d’en banaliser l’usage. Selon Yann Le Cun, responsable de l’IA chez Facebook, on n’a jamais vu une révolution aussi rapide : on est passé d’une discipline un peu obscure à un système utilisé par des millions de personnes en seulement deux ans.

Attention toutefois à l’illusionnisme ! On ne compte plus les start-ups qui prétendent maîtriser l’intelligence artificielle, alors que, dans l’immense majorité des cas, elles se bornent à utiliser des algorithmes spécialisés qui peuvent certes rendre de grands services grâce à un calibrage minutieux, mais qui ne relèvent pas de l’IA. Mais tout ceci évolue très vite. Google a créé une IA capable de concevoir d’autres IA pour utiliser chaque fois le modèle le plus adapté à l’objectif recherché. Elon Musk a créé Open AI, une plate-forme favorisant le développement coopératif d’une variété de nouvelles applications. L’une des batailles décisives en cours consiste à intégrer l’IA dans les navigateurs et le système même d’exploitation (OS) des périphériques.

L’IA porte en elle des gains de productivité colossaux, ce qui veut dire qu’en se déployant, elle pourrait remplacer un nombre important d’emplois dans tous les secteurs, à un rythme beaucoup plus élevé qu’elle ne créera d’emplois nouveaux. Amazon a éliminé les manutentionnaires dans ses entrepôts et fait maintenant disparaître les caisses dans les magasins. Facebook ambitionne de s’emparer des métiers de la banque, de rendre inutiles les cartes SIM et les abonnements des opérateurs téléphoniques.

Le salariat traditionnel est appelé à disparaître en grande partie. Ne resteront salariés que ceux qui accepteront un salaire moindre en échange d’une protection sociale et d’une plus grande sécurité d’emploi. Les plus dynamiques (les digital nomades) préfèreront enchaîner des missions bien mieux rémunérées en vendant leurs prestations grâce à des plates-formes et des algorithmes toujours plus performants, qui prennent en charge toutes les pratiques avec un coût d’intermédiation dérisoire et bâtissent votre réputation sur vos succès.

Le mass market est mort, les entreprises vont devoir s’adresser à chaque client individuellement en veillant à sa satisfaction, non seulement à l’achat, mais par la suite : on n’achète plus un produit, mais un service. En même temps, l’organisation pyramidale disparaît au profit d’un système hautement décentralisé, en réseau constamment reconfigurable en fonction des besoins, utilisant les ressources les plus performantes où qu’elles soient dans le monde, le temps de chaque mission.

Il va sans dire qu’il s’agit d’une révolution sociétale totale, où travail ne veut plus dire emploi mais prestation, où l’entreprise virtualisée devient insaisissable (notamment par le fisc). La vieille entreprise ne se réforme pas, elle disparaît pour renaître éventuellement de ses cendres. Ce caractère éphémère est peu compatible avec l’organisation actuelle de la protection sociale et des retraites, notamment en France, ou avec l’idée même de charger l’employeur de percevoir l’impôt à la source, sauf peut-être sous la forme d’une taxe impersonnelle sur la valeur ajoutée à taux uniforme.

Avec l’organisation plate en réseau, la hiérarchie sociale basée sur le diplôme n’a plus de sens, la valeur de chaque individu se mesurant à ses performances et connaissances constamment tenues à jour et attestées par les plates-formes. La longue expérience dans un métier ne justifie plus l’avancement à l’ancienneté ; elle fait plutôt craindre un conservatisme et une compétence obsolète. La course aux diplômes est remplacée par l’acquisition permanente de savoirs et expertises grâce à des plates-formes de cours en ligne et des « disrupteurs » pédagogiques comme Coursera. Les espaces de repos sont moins destinés à la lutte contre le stress qu’à la rencontre informelle de talents et d’idées créatrices, si possible disruptives.

L’ouvrage de Stéphane Mallard effleure aussi bien d’autres sujets de nature à déstabiliser en profondeur nos sociétés, comme l’invasion de nos vies privées par les assistants individuels intelligents (la dernière mode !), les caméras à reconnaissance faciale, les outils de police préventive, voire le développement d’outils de notation en temps réel du civisme de chaque citoyen (projet lancé en Chine en 2014). Il évoque inévitablement l’homme augmenté et la communication directe entre le cerveau et la machine, mais c’est bien le problème de l’entreprise, de l’emploi, de la créativité et de la disruption qui constitue le cœur de l’ouvrage, qui s’adresse donc en priorité au manager d’aujourd’hui. Un manager qui, selon Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, devrait lui-même avoir disparu d’ici 30 ans, remplacé par des IA.

Vient alors à l’esprit la question : quid de l’homme politique dans cette nouvelle société ? Pourquoi ne pas remplacer la moitié des conseillers ministériels et des membres de commissions parlementaires par des IA superdocumentées et impartiales, laissant aux humains le soin de représenter, au nom du peuple, la notion de bien commun ? Pourquoi ne pas remplacer les trois quarts des administratifs gratte-papier par des systèmes à base d’IA, de big data et de blockchain, libérant ainsi des emplois pour plus d’enseignants, de médecins, d’aides-soignants, de gardiens de l’ordre ? Que faire alors de la cohorte d’inactifs et comment financer un revenu universel de simple existence ? Mais c’est une autre histoire…