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Déprogrammer l’obsolescence

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Déprogrammer l’obsolescence
LIBAERT Thierry , « Déprogrammer l’obsolescence », Les Petits Matins, 2017.

Dans un bref ouvrage instructif, le chercheur Thierry Libaert livre une réflexion stimulante sur l’obsolescence programmée, issue des travaux réalisés par un groupe de réflexion réuni par la Fabrique écologique sur le sujet [1]. Au-delà des recommandations énoncées, il est aujourd’hui essentiel que les industriels mesurent les profits symboliques qu’ils peuvent tirer de la lutte contre un phénomène dénoncé constamment par les consommateurs.

Professeur de communication reconnu et membre du Comité économique et social européen, Thierry Libaert propose ici, à la suite de l’ouvrage visionnaire du sociologue américain Vance Packard (L’Art du gaspillage, 1960 [2]) ou, plus récemment, de l’essai de l’économiste Serge Latouche (Bon pour la casse, 2012 [3]), un éclairage sur ce phénomène d’obsolescence programmée et identifie les nombreux enjeux qui lui sont attachés. Son ouvrage mérite d’être lu pour au moins trois raisons : il met en évidence plusieurs types d’obsolescence programmée ; il revient sur les différentes étapes de la construction de ce phénomène comme problème public ; il livre enfin une série de recommandations.

Cinq formes d’obsolescence programmée

L’auteur identifie cinq formes d’obsolescence programmée. Marginale et difficilement démontrable, la version la plus stricte du phénomène désigne l’action d’un fabricant visant à réduire la durée de vie du bien qu’il produit. L’obsolescence programmée « indirecte » renvoie à l’impossibilité de réparer un produit faute de pièces détachées ou parce que tout acte de réparation est impossible. Le consommateur est familier de ce type de situation lorsqu’il apprend d’un service après-vente que les pièces détachées ne sont pas disponibles ou sont d’un coût disproportionné par rapport au prix du produit neuf. L’obsolescence « par incompatibilité » désigne quant à elle les « techniques qui, notamment en raison des mises à jour, visent à ralentir ou à perturber l’utilisation d’un appareil informatique pour inciter à une nouvelle acquisition ». L’auteur cite le cas d’un logiciel qui ne fonctionne plus lors de l’actualisation du système d’exploitation. La quatrième forme d’obsolescence programmée est d’ordre psychologique. L’environnement commercial et les systèmes motivationnels encouragent le consommateur à renouveler ses biens alors même qu’ils sont encore en état de fonctionner. La mode, en ce qu’elle permet l’appartenance culturelle et la distinction sociale, constitue un facteur exemplaire de l’obsolescence psychologique. Enfin, l’obsolescence programmée concerne aussi les produits alimentaires : 21 % des denrées comestibles sont jetées sans avoir été consommées selon le ministère français de l’Agriculture.

Après avoir rappelé le coût environnemental de l’obsolescence programmée (épuisement des ressources naturelles, déchets), l’auteur met en évidence son coût social, plus méconnu. Parmi les problèmes sociaux évoqués, ce phénomène participe, d’une part, à une logique d’achats à crédit et peut provoquer le surendettement des ménages. D’autre part, il nuit à l’emploi du secteur de la réparation qui a perdu 8 % de ses effectifs entre 2010 et 2012.

De la solution économique au problème public

L’obsolescence programmée — l’expression est apparue aux États-Unis en 1932 — ne constitue pas, dans un premier temps, un problème public. Elle est une solution pour dynamiser une action collective portée par les professionnels du marché et visant à la reprise économique (p. 35). Ce n’est que 30 ans plus tard que les méfaits de l’obsolescence programmée sont pointés par Vance Packard. En France, si plusieurs auteurs, parmi lesquels André Gorz ou Jean Baudrillard, identifient, au cours des années 1970, les dérives de la consommation de masse et le règne du jetable aux dépens du durable, le sujet n’entre réellement dans le débat public qu’au cours des années 2010, en particulier dans la loi relative à la consommation de 2014 puis dans celle sur la transition énergétique de 2015. À l’échelle européenne, le Parlement adopte en juillet 2017 une résolution, à une très large majorité, encourageant ainsi la Commission à légiférer sur ce sujet.

Des recommandations et des opportunités pour les industriels

L’auteur conclut en rédigeant trois recommandations pour les débats législatifs à venir. Il faut faire appliquer pleinement la réglementation actuelle en interdisant notamment la mise en place de dispositifs rendant impossible toute réparation, et en permettant au consommateur de se procurer des pièces de rechange pendant au moins cinq ans. Il est aussi nécessaire de faire évoluer le système des éco-contributions en intégrant à leur montant des critères de durabilité prévisible du produit (p. 73). Enfin, il faut rendre systématique l’affichage de la durée de vie des produits, ce qui influencerait la décision des consommateurs soucieux de la durabilité du bien comme de l’environnement.

Deux facteurs vont aujourd’hui contraindre les entreprises à adopter des mesures visant à lutter contre l’obsolescence programmée. Depuis 2015, il faut rappeler que ces pratiques constituent un délit et tout industriel qui réduirait délibérément la durée d’usage d’un bien manufacturé s’expose à une peine de deux ans d’emprisonnement et de 300 000 euros d’amende. L’enjeu n’est pas tant de respecter cette réglementation que de répondre aux nouvelles préoccupations des consommateurs européens qui sont à la fois plus sensibilisés au problème et qui placent, depuis plusieurs années, les valeurs environnementales au centre de leurs motivations d’achat.

Dans ce double contexte juridique et social, les entreprises doivent aujourd’hui identifier, comme l’ont fait SEB, Michelin ou Dell, les profits symboliques de la lutte contre l’obsolescence programmée. S’il est probable que bon nombre d’entre elles vont investir un marché de la réparation, stimulé par les nouvelles réglementations, la relation de confiance qu’elles construisent avec leurs clients passera inévitablement par la qualité du produit et sa durabilité, aux côtés de sa dimension symbolique toujours présente. Dans une configuration où il ne s’agira plus seulement de miser sur l’accélération de la circulation des produits, c’est en adaptant son offre et sa communication que pourra se construire et se perpétuer la relation de fidélité qui unit une marque et des consommateurs exigeants, dont la figure citoyenne est en plein essor. C’est avant tout la confiance des consommateurs qui fonde la compétitivité économique.



[1]Comment agir vraiment contre l’obsolescence programmée ? Aller vers une consommation plus soutenable, Paris : La Fabrique écologique, 2016. URL : http://docs.wixstatic.com/ugd/ba2e19_fabd29529b8749f8b23ef423b18b03f0.pdf. Consulté le 18 décembre 2017.

[2]Packard Vance, L’Art du gaspillage, Paris : Calmann-Lévy, 1962 (traduction de The Waste Makers, Philadelphie : David McKay, 1960).

[3]Latouche Serge, Bon pour la casse. Les déraisons de l’obsolescence programmée, Paris : Les Liens qui libèrent, 2012.

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