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Demain se construit aujourd’hui. Une journée en 2084

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Demain se construit aujourd’hui. Une journée en 2084
COLLECTIF , « Demain se construit aujourd’hui. Une journée en 2084 », Maddyness, 2019.

La quatrième édition de la « Maddy Keynote » proposait cette année de se projeter en 2084, en référence à l’ouvrage de George Orwell 1984 (publié en 1949). Dans son livre, Orwell décrit un monde cauchemardesque dans lequel les hommes ont instauré une dictature grâce à l’essor des technologies et au développement de méthodes de surveillance ultrapointues. À l’inverse, la Maddy Keynote 2019 avait pour but de décrire un futur optimiste dans lequel la tech aurait permis une considérable amélioration de notre quotidien. La journée était organisée autour de trois thématiques : le travail, la consommation et le bien-être.

Tout d’abord, il convient de saluer l’organisation du temps et de l’espace. L’événement avait lieu au Centquatre-Paris, haut lieu de rencontre entre l’art et l’innovation. Le bâtiment regroupe un incubateur de start-ups, des boutiques, des espaces de pratique artistique, etc. Deux espaces étaient réservés à l’expérimentation : le voyageur temporel pouvait ainsi goûter des insectes tout en buvant des concentrés de superaliments (spiruline, charbon, baies d’açaï, etc.). Il pouvait également bénéficier d’un diagnostic médical dans une cabine de télémédecine, affronter ses phobies via la réalité virtuelle ou se faire masser par un bras robotisé. Les conférences étaient réparties en trois lieux et rythmées en interventions d’une vingtaine de minutes, laissant peu de place à l’ennui.

Les intervenants ont tous plus ou moins respecté la consigne de se plonger dans une journée en 2084. C’est David Bernard, PDG d’AssessFirst (solution de recrutement prédictif), qui a ouvert le bal en imaginant un monde du travail dans lequel les individus pourraient trouver, aidés par de puissants algorithmes, l’emploi idéal en quelques minutes. Il explique que dans le passé (en 2019, donc), un individu sur deux quittait son emploi en moins de 18 mois et que, parmi ceux qui restaient dans une même entreprise au-delà de ce délai, une majorité n’était pas épanouie au travail. Neuf fois sur dix, explique-t-il, ce malaise n’était pas lié aux compétences mais à des problèmes d’ajustement comportemental. Dans la journée de David Bernard, en 2084, les individus (et les entreprises) sont capables de connaître leur degré de compatibilité avec telle ou telle personne ou telle ou telle entreprise. Finie donc la mauvaise ambiance au bureau ou les baisses de régime et de motivation car une fois dans l’entreprise, le salarié est constamment surveillé et réorienté en cas d’évolution de ses aspirations. Grâce à des tests génétiques et de personnalité, chaque individu est optimisé et affecté à ce pour quoi il est doué. S’il faut reconnaître que la journée en 2084 de David Bernard était extrêmement alléchante pour un jeune startupper parisien sorti d’une école de commerce en mal de projet innovant, elle l’était sans doute moins pour un jeune sorti d’un lycée professionnel de la Creuse. Et s’il est vrai que les interventions étaient extrêmement bien rythmées, on aurait apprécié avoir quelques minutes d’échanges avec les intervenants car, pour cette intervention en tout cas, 2084 ressemblait finalement un peu au 1984 d’Orwell…

 D’autres interventions sur le thème du travail se sont succédé : nous saluerons la mise en scène de Joséphine Goube, âgée de plus de 70 ans en 2084, qui a raconté comment les Européens ont vraiment pris conscience du quotidien des réfugiés lorsqu’ils sont eux-mêmes devenus des réfugiés climatiques. À la tête de Techfugees, une organisation qui crée des espaces de rencontre entre réfugiés intéressés par la tech et personnes du milieu de la tech afin de trouver des solutions technologiques facilitant l’intégration des réfugiés.

Patrice Flichy, sociologue et professeur à l’université de Paris-Est a expliqué, dans un style plus conventionnel, dans quelle mesure le mythe de la fin du salariat était partiellement vrai. Il a développé l’idée selon laquelle une nouvelle aspiration voit le jour vers la fin des années 2010 : le cumul des statuts et des emplois. Si le contrat à durée indéterminée fait toujours autant rêver les jeunes, beaucoup d’entre eux veulent ou doivent (pour survivre) cumuler le salariat avec des activités indépendantes (Airbnb, Uber, artisanat, etc.).

La matinée de la Maddy Keynote était donc consacrée au travail en 2084 et pour résumer, selon les intervenants, les principales tendances seront : la valorisation des capacités d’adaptation des individus, la tendance à sauter rapidement d’un emploi à un autre s’il n’est pas en adéquation avec nos aspirations et nos valeurs, l’importance de l’éthique dans les choix de carrière (l’entreprise doit correspondre à nos valeurs). Le début d’après-midi était consacré à la consommation : les intervenants ont dépeint un consommateur qui, en 2084, privilégie largement le sur-mesure, s’engage en consommant en adéquation avec ses valeurs, mais également en étant acteur du processus de production (grâce à la possibilité croissante de faire soi-même et à la démocratisation des fablabs), et que le développement de nombreux outils (blockchain, applications, etc.) a rendu éclairé quant à ses pratiques. Enfin, la dernière partie de la journée portait sur le bien-être et a regroupé, entre autres, les interventions de Fabrice Midal, fondateur de l’École occidentale de méditation, de Didier Rappaport, fondateur de l’application de rencontre Happn, ou encore de Sarah Daninthe et Arnaud Assoumani, médaillés olympique et paralympique. Malgré quelques interventions riches et bien construites, il était plus difficile de saisir une cohérence entre les différentes prises de parole sur ce thème du bien-être et d’en dégager les principales tendances pour 2084.

Globalement, cette journée était inspirante, l’organisation était extrêmement bien ficelée et les interventions très bien rythmées. On regrettera simplement l’impossibilité pour la salle d’interagir avec les orateurs. Par ailleurs, nous sommes ressortis de la Maddy Keynote avec l’impression que la vie en 2084 serait forcément très urbaine et très connectée : « Ma journée de startupper en 2084 » aurait sans doute été un titre plus approprié. Toutefois, le parti pris de présenter un futur résolument optimiste a fait l’effet d’une bouffée d’oxygène au milieu des nombreuses prophéties d’effondrement qui ponctuent souvent les événements qui s’intéressent au futur.

Site web
https://www.maddykeynote.com/

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