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Crise. Et si c’était notre chance ?

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Crise. Et si c’était notre chance ?
PICQ Pascal , « Crise. Et si c’était notre chance ? », L’Aube, 2021.

Pascal Picq, qui est paléoanthropologue, propose dans ce livre des clefs de lecture des messages que la crise de la Covid-19 nous a envoyés et en tire des enseignements, dans un dialogue avec Denis Lafay, journaliste économique. Celui-ci l’ouvre par cette question : que penserait Charles Darwin de la pandémie de Covid-19 ? « Pas de panique ! », répond Pascal Picq, car au cours de l’évolution l’humanité a connu des périodes de crise, des transitions ; elle n’a jamais suivi un long fleuve tranquille, même si Darwin n’admettait pas la possibilité de changements rapides. En réalité, la pandémie nous rappelle que l’espèce humaine évolue en s’adaptant à son environnement naturel et à la modification de la biodiversité, mais aussi aux innovations techniques, culturelles et économiques qu’elle introduit (une « coévolution »), tout en nous adressant un message : « nous sommes allés trop loin » dans les changements que nous avons apportés à notre environnement.

Nous ne sommes certes pas responsables de l’apparition du coronavirus, bien que nous ayons créé des conditions favorables à sa diffusion, mais la question est de savoir si nous saurons construire un monde différent. Les solutions existent, souligne Pascal Picq, il suffit de les sélectionner et de les développer. Le télétravail est un exemple : lors du confinement, il a permis de maintenir nombre d’activités, mais il a distendu les relations humaines, sociales et professionnelles. Interrogé par Denis Lafay sur la possible perte d’autorité et de crédibilité qu’aurait subie la science lors de la pandémie, Pascal Picq répond que la mise au point relativement rapide de vaccins montre que ce n’est pas le cas, bien que les avis sur les mesures sanitaires exposés publiquement par des autorités politiques et scientifiques, et relayés par les médias, n’aient pas toujours apporté la sérénité. Ceci montre qu’il faut toujours rappeler que les temporalités de la recherche et du politique sont différentes, celle de la première est longue, tandis que le politique travaille souvent sur le court terme, avec des arbitrages difficiles à rendre, sur des bases qui ne sont pas seulement scientifiques comme l’ont montré les épisodes de confinement. Qui plus est, il existe un « abîme » entre les scientifiques et le monde médiatique qui s’intéresse aux causes immédiates d’événements ou de phénomènes, les premiers voulant comprendre leurs « causes ultimes ».

Denis Lafay évoquant la question de la limitation de certaines libertés individuelles posée par le confinement, Pascal Picq remarque d’abord qu’elle n’avait pas l’ampleur connue à d’autres époques et qu’elle s’imposait afin de maintenir la possibilité de « vivre avec les autres », le refus de la vaccination traduisant celui de règles pour ne pas les mettre en danger. Toutefois, même s’il n’y a pas vraiment eu de conflit intergénérationnel, aurait-il été possible d’adapter les restrictions, après le premier confinement, afin de pas pénaliser tout le monde uniformément, certaines professions s’étant senties plus sacrifiées que d’autres ?

Au-delà de la gestion de la crise sanitaire, plusieurs questions de fond sont abordées dans la suite du livre. L’auteur souligne que la grande « leçon anthropologique » de la pandémie planétaire est de reconnaître qu’il n’y a pas un modèle universel pour faire face aux problèmes de l’humanité (on pourrait remarquer toutefois que les pays développés n’ont pas tous su innover dans la mise au point des vaccins…). Il ajoute que l’Occident doit « s’extraire de l’idéologie de progrès » et de sa cécité sur des questions comme le racisme, le colonialisme, le sexisme, et l’avenir environnemental et climatique de la planète. La crise sanitaire a mis en évidence le rôle clef que jouent les techniques numériques avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et leurs homologues chinois, qui promeuvent un nouveau capitalisme.

Alors que faire ? Pascal Picq propose une mondialisation des entraides pour pallier les grandes inégalités qui existent dans le monde (l’accès aux vaccins notamment). Denis Lafay citant l’un de ses ouvrages, Et l’évolution créa la femme [1], remarque que les femmes ont été fortement sollicitées pendant la crise sanitaire et que les violences à leur encontre ont augmenté. Selon Pascal Picq, il est indispensable de mieux connaître leur contribution à l’économie, de comprendre les causes profondes des maltraitances dont elles sont victimes et pourquoi elles rencontrent des obstacles pour exercer des responsabilités dans la société à l’égal des hommes, en particulier dans les entreprises. Il estime qu’il s’agit là de « problématiques anthropologiques » profondes que l’on trouve dans toutes les sociétés, indépendamment de leurs systèmes socio-économiques. Sur ce point, il critique les approches politiques et sociologiques réductrices qui expliquent cette situation par le rôle du capitalisme, du colonialisme et du modèle patriarcal. Une recherche est nécessaire, ajoute-t-il, pour mieux défendre la cause des femmes.  

Pascal Picq souligne qu’à une époque mondialisée et en transformation permanente il est nécessaire de mettre en œuvre une approche « darwinienne » en pratiquant la diversité. Or, la France souffre d’une forte consanguinité des élites, dans l’État et les entreprises, ce qui est un handicap ; il faut agir au niveau de l’École et de l’enseignement supérieur. Les entreprises doivent, elles aussi, évoluer pour faire face aux défis économiques et environnementaux, en s’engageant dans des politiques de responsabilité sociale et économique (RSE), en équilibrant, par exemple, le télétravail et la présence physique dans l’entreprise, en conciliant rentabilité et mission sociale (les entreprises à mission).

Le dialogue entre Pascal Picq et Denis Lafay se termine par une longue évocation de l’avenir des villes. Celui-ci rappelle que c’est dans les villes que s’est faite et se fait l’Histoire, et que, depuis 2007, la majorité de la population mondiale est urbanisée. La ville se transforme mais en subissant une atomisation sociale, compensée par la connexion numérique des habitants ; on envisage des smart et green cities gérées par les technologies de l’information. Singapour est ainsi l’exemple de la cité du futur, mais Pascal Picq convient que les citadins hyperconnectés déambulent dans les villes courbés sur leur smartphone, oubliant que le passage à la bipédie verticale a constitué une étape majeure de l’évolution humaine. Il remarque aussi que la traçabilité des individus dans les villes chinoises fortement connectées est une atteinte à la liberté. La pandémie a été un accélérateur des transformations du capitalisme et des villes, notamment des métropoles : modification du travail, des entreprises, du commerce, de l’enseignement. Rappelant qu’à l’exemple de Rome, le déclin des cités a souvent accompagné celui des civilisations, il souligne l’urgence de la transformation des villes.

Le lecteur ne trouvera pas, dans ce livre à la lecture facile, des réflexions nouvelles sur la crise du coronavirus, mais l’auteur, s’appuyant sur sa connaissance de l’évolution humaine, met au jour des dossiers majeurs qu’elle nous donne la « chance » d’ouvrir : la transformation du travail et des entreprises, la place des femmes dans la société et l’avenir des villes.



[1]Picq Pascal, Et l’évolution créa la femme, Paris : Odile Jacob, 2020.

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