Livre

Économie, emploi - Société, modes de vie

Civiliser le capitalisme

Par

Civiliser le capitalisme
RAGOT Xavier , « Civiliser le capitalisme », Fayard, 2019.

Le titre de l’ouvrage pourrait faire craindre le pire : l’auteur va-t-il nous servir une énième idéologie, comme celles qui coûtèrent une centaine de millions de morts au XXe siècle, en guerres, famines et génocides ? Ou bien une utopie « décroissantiste » ou techno-rétrograde de plus ? Heureusement non. Du haut de l’Observatoire français des conjonctures économiques, qu’il préside, Xavier Ragot se borne à examiner sagement le monde tel qu’il va et à tirer les enseignements des crises successives. Il s’inquiète de plusieurs tendances lourdes dans le monde développé et, particulièrement en Europe et en France :

— la tentation du repli sur la nation-refuge, alors que les défis du XXIe siècle appelleraient au contraire une coopération internationale plus effective contre les tensions géopolitiques du monde multipolaire, le militantisme religieux, les pressions migratoires, le changement climatique, la surexploitation de l’écosystème ;

— le fossé grandissant entre les gouvernements et les opinions publiques en matière de perception des risques mondiaux de crise et de l’urgence de les internaliser ;

— la divergence des économies, en dépit (ou à cause ?) des corsets réglementaires ;

— l’accroissement incessant du poids des États dans l’économie et l’envol simultané de la dette publique dans de trop nombreux pays ;

— le creusement général des inégalités et le sentiment que l’État-providence court à la faillite ;

— la défiance croissante à l’égard de la politique et des formes traditionnelles de représentation.

Le procès fait au libéralisme est injuste, nous dit Xavier Ragot, en dépit de dérives évidemment condamnables. Historiquement, rappelle-t-il, le projet libéral était une forme de socialisme hostile au pouvoir central (Fourrier, Walras, Pelloutier, Stuart Mill), illustré à l’époque par quelques expériences autogestionnaires. Le néolibéralisme qui lui a fait suite (Hayek, Friedman, Greenspan, Société du Mont-Pèlerin) était certes moins tendre (en particulier avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan), mais ce n’est pas lui qui tenait les rênes de l’économie en Europe — en France notamment — dans les années 1950 et 1960, mais bien le keynésianisme. Oscillant à la recherche d’un introuvable équilibre entre économique et social, entre libéralisme et interventionnisme, les gouvernements successifs n’ont cessé d’alourdir le poids de l’État, reprenant à toute occasion aux partenaires sociaux les pouvoirs qui leur avaient été concédés.

Selon l’auteur, « le fait saillant et global du dernier siècle » est l’accroissement systématique du poids de l’État dans l’économie et non le capitalisme sauvage. Loin d’être la proie des marchés, les pays développés n’ont jamais été aussi socialisés que de nos jours. Presque tout en France, de la santé, au chômage, au logement, à la pauvreté, aux risques naturels, est couvert par une assurance publique. Si les bénéficiaires des aides et services publics ne s’en rendent pas compte, ce n’est pas que l’intervention de l’État soit trop faible, c’est qu’elle est mal ajustée.

Au plan européen, les pères fondateurs de l’Union avaient fait le pari que travailler ensemble sur des projets concrets (marché commun, agriculture, recherche nucléaire) rapprocherait spontanément les économies et les politiques des pays participants, sans effaroucher les zélotes de l’État-nation. C’est malheureusement l’inverse qui s’est produit. L’idée que la monnaie commune appellerait spontanément un budget de la zone euro, précurseur d’une intégration politique plus poussée, a non seulement fait long feu, mais la rigidité des changes a mis en concurrence les systèmes économiques, sociaux et fiscaux des pays membres, creusant les inégalités de salaires, de chômage, d’innovation, d’endettement, de compétitivité et de croissance (c’est ainsi que la modération salariale en Allemagne a gonflé de deux points le chômage en France).

Le Conseil européen admet, à mots couverts, que l’Europe aurait besoin d’un ministre du Travail, de la Compétitivité et du Dialogue social, mais l’idée soulève de fortes réserves au Nord et au Sud, tous craignant que la Commission n’en profite pour s’immiscer dans les débats salariaux. L’initiative prise par la France, au lendemain des élections européennes, en faveur d’un budget commun suscite une si vive hostilité — notamment de la part des Pays-Bas et de l’Allemagne — que le terme même de budget a été évacué des textes en discussion, pour faire place à un éventuel « instrument budgétaire de convergence et de compétitivité », appuyé sur un fonds d’intervention qui serait de toute façon de modeste ampleur.

Conscient de ces blocages bien avant qu’ils ne fassent la une des médias et l’objet des marchandages bruxellois sur le partage des postes d’influence, Xavier Ragot suggère dans son livre de revenir à la politique des petits pas, en créant au niveau européen des instruments de solidarité qui veillent à ne pas mettre en cause la souveraineté sourcilleuse des pays membres. Dans cet esprit, il propose un mécanisme européen d’indemnisation du chômage qui, sur le modèle américain d’assurance chômage, laisserait aux États membres l’entière responsabilité de la gestion, mais reporterait au niveau communautaire la seule fonction de réassurance en cas de crise exceptionnelle. Ce concept de subsidiarité, un temps à la mode dans les institutions européennes, combiné au principe de réassurance ponctuelle, devrait rassurer les gouvernements hostiles aux instruments de solidarité, automatiques et sans limite de validité.

Des propositions de même inspiration, avancées en 1975 (rapport Marjolin), 1993 (rapport Italianer-Vanheukelen) et 2015 (proposition du gouvernement italien compatible avec les traités existants), n’avaient reçu qu’un accueil minoritaire et sont restées sans suite. Les pays nordiques, quant à eux, exigent de plafonner tout transfert vers un éventuel fonds supranational à quelques pour-cent des dépenses nationales d’assurance chômage, en tout cas moins de 0,14 % du produit intérieur brut.

Bref, l’Europe doit trouver une nouvelle voie, entre un protectionnisme national illusoire (les pays membres sont devenus individuellement trop petits pour les problèmes du XXIe siècle) et une introuvable solidarité fédérale. Pour reprendre à la lettre Xavier Ragot : « Européaniser nos États-providences sur le mode le moins étatique possible est la meilleure manière de remettre au cœur de nos discussions le contrat social qui lie les Européens, autour de questions sociales et concrètes : comment nous entraider face aux aléas de la vie ? Qu’est-ce qui doit être de la responsabilité individuelle et de la solidarité sociale au niveau européen ? Comment nous assurer d’un avenir commun et juste dans un monde instable ? »