Livre

Géopolitique - Société, modes de vie

Civilisation. Comment nous sommes devenus américains

Par

Civilisation. Comment nous sommes devenus américains
DEBRAY Régis , « Civilisation. Comment nous sommes devenus américains », Gallimard, 2017.

Il peut paraître incongru de parler, dans une revue de prospective, du dernier livre de Régis Debray, souvent taxé, par ses critiques, de « déclinisme », de passéisme ou même d’anti-américanisme primaire [1]. De fait, la thèse du livre pourrait se résumer à l’idée que la civilisation nord-américaine a définitivement supplanté la civilisation européenne, et que celle-ci n’aurait donc plus aucun avenir culturel. Il ne lui resterait plus que les violons du Titanic pour sombrer avec panache, comme le fit l’Ancien Régime au temps de Casanova.

En fait, par sa forme, le livre démontre exactement le contraire de ce qu’il prétend affirmer par le fond. Par ses qualités d’analyse et d’écriture, par sa profondeur historique, par son ironie voltairienne, il constitue une sorte de quintessence de notre esprit européen. Aucun universitaire américain n’aurait pu écrire un tel livre.

Sa qualité majeure, c’est d’oser aborder de front la question de la compétition entre les civilisations, longtemps boudée par l’intelligentsia française. Alors qu’il y a 20 ans, Samuel Huntington avait réussi à faire de cette question un sujet tabou, en défendant la thèse — fort contestable — d’un inéluctable choc [2], Régis Debray réussit à la replacer au cœur du jeu, en montrant que cette compétition se joue bien plus sur le terrain des images et des modes de vie que sur celui des armes ou même des religions. Samuel Huntington plaidait pour la défense virile d’un Occident piloté par les États-Unis. Régis Debray explique que la messe est dite mais aussi que l’Europe n’est pas l’Amérique, et que l’Occident est un concept complètement dépassé. Ce faisant, il ouvre un vaste champ à la réflexion géopolitique.

La partie est-elle pour autant finie ? La messe est-elle dite ? Les raisons ne manquent pas qui donnent envie de contredire l’auteur :

— Tout ne va pas si bien dans l’Amérique de Donald Trump et, plus généralement, dans le monde anglo-saxon. L’idéologie néolibérale connaît depuis quelques mois un incontestable trou d’air.

— Le talon d’Achille de la civilisation nord-américaine, c’est son rapport à l’écologie, récemment consacré par le retrait des États-Unis de l’accord de Paris signé fin 2015 sur le climat. Les Européens ont sur ce plan une carte, une avance. Sauront-ils en faire un credo, une conviction collective, le vecteur d’une nouvelle influence culturelle ? L’accord de Paris, qu’ils ont largement porté et qui est désormais suivi par l’ensemble de la planète, envoie un signal plutôt positif.

— Les Européens ont un autre atout, directement civilisationnel, ce sont leurs villes. Or les villes, en dépit la puissance du numérique, restent de formidables machines à produire de la civilisation.

Civilisation est donc tout le contraire d’un essai de prospective, pesant et comparant différents scénarios. C’est un livre d’opinion, rédigé avec un incontestable brio et dont l’auteur aime forcer le trait, préférant souvent le claquement d’une belle formule à la stricte vérité historique. Mais c’est un livre qui stimule la réflexion, parce qu’il est jubilatoire. Il donne envie d’explorer de nouvelles voies entre la civilisation de l’espace (l’Amérique) et la civilisation du temps (l’Europe), entre celle de l’écran et celle de l’écrit, entre celle de Twitter et celle de Ricœur.



[1] Voir par exemple la critique de Guy Sorman dans Le Point du 30 mai 2017.

[2] Huntington Samuel, « The Clash of Civilizations? », Foreign Affairs, été 1993.