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Civilisation 0.0

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Civilisation 0.0
TOURNAY Virginie , « Civilisation 0.0 », éditions Glyphe, 2019.

Dans son premier roman Civilisation 0.0, Virginie Tournay, membre du conseil scientifique de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, fait parler Li-La, une intelligence artificielle. L’histoire se passe en 2062, dans une société hyperconnectée qui doit faire face à un bug des systèmes informatiques. Cet ouvrage questionne en profondeur les liens entre technologie et société.

En 2062 : le cadre de vie, la santé, l’alimentation seront ultrapersonnalisés grâce à une puce connectée, et les inégalités homme-femme auront été résolues grâce à la possibilité pour toute femme… de devenir un homme !

Au début de l’ouvrage, nous sommes en août 2062, Noah se réveille dans son appartement parisien, il est complètement désorienté car plus aucun de ses capteurs numériques ne fonctionne. En effet, en 2062, chaque individu est équipé de la e-Guthrie, une puce qui relie d’une part son propriétaire à son environnement, c’est-à-dire qu’elle permet de créer des conditions visuelles, sonores qui font que la personne se sente détendue, sans aucune source de stress ; et qui d’autre part collecte des données sur l’état de santé de son hôte afin de le conseiller sur son mode de vie, son alimentation, etc. Chaque individu est libre de suivre, ou non, les recommandations de sa puce. Toutefois, les individus sont fortement incités à le faire puisqu’ils sont récompensés de leurs comportements vertueux : assurances moins chères et parfois également des cadeaux en tout genre n’ayant rien à voir avec leur santé (nuit d’hôtel, places de spectacle, etc.).

Noah a la particularité d’être né dans les années 2010, il a donc connu le monde avant l’avènement de l’hyperconnectivité ou plutôt, ELLE a connu le monde d’avant car Noah a changé de sexe. En 2062, il est possible de changer de sexe assez facilement et donc de devenir « fomme ». Cette pratique est désormais très répandue, elle a été la solution à la lutte contre les inégalités homme-femme ; une femme ne souhaitant pas avoir d’enfant pour favoriser sa carrière professionnelle peut devenir un homme dans la seconde partie de sa vie (après la ménopause) afin d’avoir des enfants en tant qu’homme. Par ailleurs, même si en 2062, le vieillissement est retardé par l’amélioration de l’état de santé, il finit tout de même par se manifester et il est socialement plus valorisé de vieillir en tant qu’homme qu’en tant que femme, notamment pour des critères physiques. En un mot, le problème des inégalités homme-femme a été contourné : « en faisant de la condition biologique masculine la norme à laquelle toute femme peut (et doit) prétendre, cette apparente conquête émancipatrice a renforcé les inégalités »,explique Noah (p. 163). Cette révolution a en revanche eu le mérite de faire disparaître l’homophobie puisqu’une partie des femmes devenues des hommes restent avec le même partenaire, y compris après la transformation physique.

En 2062 : un cinquième de la population mondiale décimée en cinq jours suite à un bug informatique

En août 2062, sans aucune d’explication, le monde a été déconnecté et a rapidement sombré dans le chaos. En cinq jours, un cinquième de la population mondiale est décédée : plus d’électricité, plus d’eau potable. Les pillages et les bagarres sont monnaies courantes. Les personnes malades qui bénéficiaient d’un traitement diffusé via leur puce succombent de maladies, sans compter la vague de suicides de ceux qui, sans leur puce, angoissent de ne pas savoir ce qui est bon pour eux. Noah, quant à lui, est emmené par trois policiers dans le Cantal pour rejoindre le Comté de l’Olympe, une communauté retranchée qui refuse le tout-technologique et vit en marge de la société comme dans les années 1980.

Le Comté de l’Olympe est une communauté de contestataires de toute sorte qui, au fil des années, a tout de même réussi à regrouper 40 000 personnes organisées en localités. Ses créateurs sont en fait des hors-la-loi qui ont piraté le système et ont cherché un moyen de disparaître des écrans radars. Au fil des années, différentes communautés se sont créées selon les motivations : fuir la pollution numérique, échapper aux systèmes connectés de la e-santé, retrouver un métier (quand on a été remplacé par un robot), se cacher (pour les criminels), etc. Nous n’en dirons pas davantage sur l’histoire pour ne pas gâcher la surprise au lecteur.

Civilisation 0.0 : un bon roman de science-fiction ?

D’un point de vue purement littéraire, on peut reprocher à ce roman de ne pas assez creuser la psychologie des personnages, ce qui conduit parfois à des dialogues caricaturaux entre les « jeunes » qui sont nés avec la puce e-Guthrie et les « vieux » réactionnaires qui trouvent que tout était mieux avant. Par ailleurs, les passages du roman qui sont des retranscriptions des textes de loi et des débats ayant conduit à l’adoption de la puce e-Guthrie mériteraient d’être raccourcis pour fluidifier la lecture. Enfin, les voyages dans le temps permis par la technologie quantique manquent de relief : ils sont à la fois trop techniques et peu crédibles pour le lecteur.

L’auteur de Civilisation 0.0, Virginie Tournay, est membre du conseil scientifique de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Elle s’intéresse aux rapports science-société et aux nouvelles technologies numériques. Le sujet de ce premier roman n’est donc pas anodin et, même si on a du mal à s’attacher aux personnages et à l’histoire, il faut reconnaître que les questions que soulève une société entièrement numérisée sont extrêmement bien traitées. Les sentiments d’angoisse et d’incompréhension que connaissent les personnes n’ayant rien connu d’autre que la puce e-Guthrie sont très bien décrits et très réalistes. On citera par exemple cet extrait dans lequel un jeune policier découvre une bibliothèque : « Cet attrait pour l’information décorative est très étrange, dit-il (p. 61). Pourquoi les livres sont-ils empruntés et protégés puisqu’on ne peut pas savoir si leur contenu correspond à ce que l’usager recherche ? » Et son collègue d’ajouter : « Mais comment l’information est-elle mise à jour ? Que fait-on avec un contenu figé sur un support encombrant ? Les gens ne peuvent pas savoir de quoi ils seront curieux s’ils ne reçoivent pas de données personnalisées ? »

Les questions de liberté et de démocratie sont également au cœur des réflexions soulevées par l’ouvrage de Virginie Tournay. Voici un exemple de dialogue entre un homme né dans les années 1980 et un jeune des années 2040 (p. 43) : « Depuis que nos puces ne fonctionnent plus, nous devons choisir seuls nos vêtements, trouver de la nourriture, nous déplacer par nos propres moyens. Nous sommes sans nouvelles du reste de la société et nous ne savons pas si notre corps fonctionne bien. Vous appelez ça liberté ?, demande le jeune. Vous voyez les choses comme ça parce que vous avez choisi de mettre votre vie entre les mains de Li-La, rétorque le vieux. Cette réponse agressive me met mal à l’aise, se dit Noah […] Les natifs du XXe siècle en voulaient à la jeune génération d’incarner ce que leur génération avait promu, avec des conséquences contraires au monde libre qu’ils imaginaient. » Alors, faut-il être libre d’être esclave de la technologie ?

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