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Bullshit Jobs: A Theory

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Bullshit Jobs: A Theory
GRAEBER David , « Bullshit Jobs: A Theory », Allen Lane / Simon & Schuster, 2018.

Capitalisme et management se trouvent incontestablement confrontés au burn out (l’épuisement professionnel) et au bore out (l’ennui au travail). Dans ce contexte préoccupant, l’anthropologue américain David Graeber rencontre le succès, à l’échelle internationale, avec son livre sur les « bullshit jobs » (les métiers « à la con »), dans lequel il soutient que près d’un emploi sur deux ne sert déjà à rien.

Ouvertement anarchiste, figure appréciée dans l’univers des nouvelles radicalités — il fut un des piliers du mouvement Occupy Wall Street — et professeur à la London School of Economics (LES), David Graeber a écrit des essais remarqués sur la dette publique ou la bureaucratie. Un vif article publié en 2013 dans la revue britannique radicale Strike l’a rendu vraiment célèbre : sous le titre « Le phénomène des métiers à la con [1] », il s’y étonnait de la proportion croissante d’employés occupés à des tâches absurdes, inutiles, voire nuisibles pour la société. Le périmètre de son analyse portait sur « une frange large de gens fondamentalement payés à ne rien faire ». Dès sa publication, son article, rapidement traduit dans de nombreuses langues, devint viral sur Internet.

Cette « diatribe à propos du travail », selon son sous-titre original, décrivait un monde du travail dominé par des métiers que ceux qui les exercent jugent absurdes : « Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu’ils savent sans réelle utilité. » L’analyse et le trait actualisent, en quelque sorte, la peinture déshumanisée du travail que proposait Jacques Tati dans son film visionnaire Playtime en 1967.

Après avoir donc levé ce superbe lièvre des « jobs à la con », David Graeber théorise son concept dans un nouvel ouvrage. Il s’agit d’une version longue et actualisée du fameux article. Copieux essai — près de 400 pages — le texte s’appuie avant tout sur des anecdotes et des témoignages envoyés à l’auteur par des centaines de personnes estimant être exactement dans la situation décrite par son article. Cocasses ou tristes, ces exemples amoncelés permettent à l’auteur de préciser son approche. Il propose même des catégories, aux intitulés fleuris, de ces métiers dépréciés : larbins, porte-flingue, rafistoleurs, cocheurs de cases et petits chefs.

David Graeber ne sourit pas. Son propos se veut, à juste titre d’ailleurs, grave. Les personnes exerçant des métiers à la con présentent des caractéristiques communes dont celles d’être mécontentes, voire malades au travail. L’anthropologue souligne ce qu’il baptise la « violence spirituelle » de ces emplois.

L’anarchiste trouve une racine politique à ces problèmes et un coupable bien désigné : le « capitalisme financiarisé ». Il s’en prend ainsi au management contemporain. « L’efficacité, écrit-il, en est venue à se traduire par un transfert croissant de pouvoir aux gestionnaires, superviseurs et autres prétendus “experts de la rationalisation”, privant les producteurs réels de toute autonomie. »

Si tout ceci est percutant et, à certains égards, plaisant à feuilleter, le premier grand sujet est de savoir ce que sont véritablement ces professions « à la con ». David Graeber y inclut d’emblée ceux qu’il estime socialement inutiles : avocats et banquiers d’affaires. Il ajoute les employés qui, en réalité, n’ont pas grand-chose à faire et qui se perdent en réunions oiseuses. Il étend l’idée à tous ces emplois que ne peuvent expliquer et encore moins légitimer ceux qui les occupent.

L’ensemble se développe dans un contexte d’élargissement des bureaucraties publiques et privées qui demandent des contrôles croissants et alimentent des fonctions superflues. Les responsables hiérarchiques aiment assurément s’entourer de batteries d’adjoints, de chargés de mission et de consultants. Tout ce monde — qui n’a rien de réduit — produit à flux continu des tableaux Excel et des présentations PowerPoint, avec du reporting et des indicateurs dictant les conduites.

On voit, à lire David Graeber, assez bien le centre de la population qu’il vise. Mais on n’en saisit pas vraiment la périphérie. L’auteur estime, au doigt un peu mouillé tout de même, que 40 % des employés pensent que leur travail n’est probablement pas nécessaire.

David Graeber termine son propos par un soutien au projet de revenu universel, pour lutter non pas contre la pauvreté mais contre l’inutilité du travail. Ce sont peut-être ces dernières pages qu’il aurait du développer plutôt que ses considérations théorisantes à partir de Karl Marx, Abraham Lincoln ou Michel Foucault. S’il ne convainc pas totalement, par un caractère un rien brouillon et par des exagérations, il met au jour le caractère féodal d’un management supposé à l’écoute et le caractère soviétiforme d’organisations prétendument agiles. Et il met le doigt là où le management actuel fait mal.



[1] « On the Phenomenon of Bullshit Jobs: A Work Rant », Strike, n° 3, août 2013. URL : https://strikemag.org/bullshit-jobs/. Consulté le 5 novembre 2018.

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