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Géopolitique - Institutions

Boko Haram: The History of an African Jihadist Movement

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Boko Haram: The History of an African Jihadist Movement
THURSTON Alexander , « Boko Haram: The History of an African Jihadist Movement », Princeton University Press, 2017.

Depuis 2003, « Ahl al-Sunna li-l-Da’wa wa-l-Jihad », mieux connu sous le nom de Boko Haram et qui signifie « l’éducation occidentale est un péché », exerce la violence sur des cibles gouvernementales comme civiles. Le plus souvent, les victimes sont musulmanes. Au nord du Nigeria, au Cameroun, au Niger et au Tchad, Boko Haram est, directement ou indirectement, responsable de dizaines de milliers de morts. Cette secte, qui nie autrui dans sa singularité et son humanité, stigmatise l’éducation occidentale, avatar d’une société délibérative où démocratie multipartite, gouvernement séculaire, Constitution et lois positives font système. Boko Haram voit dans ces institutions laïques des contrevenants à l’imposition d’une théocratie inspirée par une interprétation mythifiée, dévoyée et rigoriste des sources de la foi musulmane.

Naissance d’une idéologie

Avec Boko Haram: The History of an African Jihadist Movement, Alexander Thurston, professeur d’études africaines à l’université de Georgetown (États-Unis), également auteur de Salafism in Nigeria: Islam, Preaching, and Politics [1], dévoile l’évolution singulière d’un mouvement salafiste djihadiste. Si Boko Haram s’inscrit bien dans une nébuleuse djihadiste, sa sémantique, ses choix stratégiques et ses modes opératoires sont situés : il convient de les appréhender dans la trajectoire historique et l’environnement économique et sociopolitique particuliers du Nord Nigeria.

L’idéologie de Boko Haram se serait façonnée au début des années 2000. Dans la foulée du retour de la démocratie, les États du nord du pays voyaient s’instaurer la charia. Des troubles religieux entre communautés chrétienne et musulmane y provoquaient des milliers de morts. Olusegun Obasanjo, alors président, y voyait la pire effusion de sang jamais survenue depuis la guerre civile (1967-1970). Dans un contexte de grande pauvreté, la mauvaise gestion de cette crise renforce le sentiment d’abandon et de vulnérabilité des populations frappées par l’absence de condamnation et l’impunité garantie aux instigateurs chrétiens et musulmans des violences. Fait nouveau, la passivité, voire la complicité des autorités religieuses établies, malékites et soufies, est ouvertement décriée par une partie de la communauté musulmane. Âgés, modérés et trop proches des autorités, leurs représentants ne contentent plus une jeunesse abandonnée et révoltée, attirée par les nombreux mouvements salafistes. Dans un Nord-Est nigérian déshérité, les salafistes, qui depuis deux décennies gagnent du terrain, ont trouvé un espace à la hauteur de leur virulence.

De l’insurrection locale au conflit transfrontalier

Non contents d’attaquer dans leurs prêches les populations chrétiennes, les salafistes s’en prennent aux autorités politiques corrompues et stigmatisent l’islam « profane » des confréries soufies. La concurrence interne entre les mouvements salafistes est un accélérateur de radicalité et favorise l’éclosion de prêches radicaux, comme ceux de Mohamed Yusuf, le fondateur de Boko Haram.

De 2001 à 2009, Boko Haram investit ouvertement l’espace public. Le mouvement s’émancipe des autres mouvements salafistes, recrute et recourt ponctuellement à la violence. En 2009, Boko Haram, insurrectionnel, affronte l’État nigérian. Si la rébellion est maîtrisée par la force, la répression policière marquée par l’assassinat de Mohamed Yusuf plonge le mouvement, désormais dirigé par Abubakar Shekau, dans la clandestinité.

Entre 2010 et 2013, Boko Haram lance une vague d’attaques terroristes sans précédent. Prises en tenaille par des forces armées aveuglément répressives et inefficaces et Boko Haram, les populations qui n’ont pu fuir n’auront, en 2013, d’autre choix que de prendre parti : s’engager auprès de l’armée dans les Civilian Joint Task Forces ou soutenir Boko Haram. Entre 2013 et 2015, les errements de l’armée nigériane permettent à la secte d’étendre son contrôle territorial sur le nord-est du Nigeria et certains territoires voisins. La situation force trois États frontaliers, le Niger, le Tchad et le Cameroun, à s’impliquer, avec les États-Unis et la France, dans la lutte contre Boko Haram.

Vers un règlement du conflit ?

Depuis fin 2015, Boko Haram perd progressivement du terrain. Selon Alexander Thurston, l’issue de la crise reste incertaine. Du fait des investissements et des moyens engagés, nombre des membres de cette secte seront prochainement mis hors d’état de nuire. Mais pour combien de temps ? Car en dehors de l’arrêt immédiat des violences, c’est une solution durable à la crise qui doit être recherchée.

Du côté d’Abuja et des institutions internationales, l’idée qui prévaut est qu’une bonne combinaison d’interventions armées visant à éliminer les sources de violence, et d’actions de développement qui remédieraient aux causes profondes de la crise, réduite à la seule absence d’opportunités économiques, devrait pacifier le nord du Nigeria. Selon Alexander Thurston, si cette vision séduit, c’est qu’elle est simultanément politiquement correcte et apolitique : elle ne confond pas les autorités politiques responsables, en partie au moins, de la situation qui favorise la naissance de la secte, tout comme de la gestion désastreuse de l’insurrection de 2009 et de ses conséquences. De plus, elle présuppose les causes profondes de la crise comme les attentes des populations. Quelles doléances se cachent réellement derrière la brutalité du mouvement ? Sont-elles réductibles à la seule absence d’opportunités économiques ? Si comme le suggère l’auteur, les dysfonctionnements de la justice nigériane ont joué un rôle dans l’embrasement du conflit, quelles conséquences en seront tirées ?

Quelles perspectives de sortie de crise ?

Les membres de la secte seront-ils jugés ou enrôlés dans des programmes de déradicalisation ? Peut-on réconcilier les victimes de la secte et leurs bourreaux, les victimes de violences policières et armées avec l’idée d’État ? Le gouvernement indemnisera-t-il les victimes de Boko Haram et / ou celles des violences policières? L’assassin de Mohamed Yusuf, protégé par la puissance publique, sera-t-il enfin jugé ? De même pour les autres protagonistes importants et connus de cette crise ? Ces questions, parmi bien d’autres, ne trouveront pas de réponses tant qu’un processus délibératif et une procédure technocratique ne les feront pas émerger. Jugées satisfaisantes, ou non, par les populations, elles conditionnent la stabilité sociale et les formes d’expression de violences locales susceptibles de se développer dans le futur. Plus qu’un programme technique, c’est un processus politique inclusif qu’Alexander Thurston appelle de ses vœux.



[1] Cambridge : Cambridge University Press, 2016.

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