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Basculements. Mondes émergents, possibles désirables

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Basculements. Mondes émergents, possibles désirables
BASCHET Jérôme , « Basculements. Mondes émergents, possibles désirables », La Découverte, 2021.

Comment penser la pandémie mondiale du Covid-19 et ses conséquences ? Basculements. Mondes émergents, possibles désirables de Jérôme Baschet s’inscrit dans les productions littéraires du monde d’après la crise Covid, qui proposent d’esquisser des futurs alternatifs aux travers de la société capitaliste contemporaine mis en évidence par la pandémie.

Si le modèle de l’économie capitaliste est en crise depuis plusieurs années — crises économiques fréquentes, bulles financières, dégradations de l’environnement causées par les activités industrielles, accélération du réchauffement climatique —, la crise Covid vient prouver les limites flagrantes de ce modèle. Elle s’impose alors comme une opportunité pour penser des « bifurcations », des « possibles désirables » à la crise structurelle que traverse le monde capitaliste. C’est précisément le projet de l’auteur qui, en sus du diagnostic des failles du modèle capitaliste révélées par la pandémie, invite le lecteur à explorer des futurs désirables s’agissant des modèles alternatifs possibles d’organisation sociopolitique. Pour ce faire, il s’appuie sur des « mondes émergents » déjà réalisés, et notamment l’expérience d’autogouvernement collectif menée par les zapatistes au Chiapas, que l’auteur connaît bien puisqu’il y réside et enseigne à l’université autonome du Chiapas depuis 1997.

Sa réflexion part d’un constat qui a valeur d’aporie : la crise Covid-19 met en évidence les limites des grilles de lecture contemporaines censées décrire ce phénomène. Trois courants de pensée sont particulièrement visés : la théorie en vogue de l’effondrement (ou « collapsologie ») ; les variations proposées par le capitalisme, incarnées par le Green New Deal ; l’espoir transhumaniste. Le projet de l’auteur, face à ces impasses, est d’identifier les défaillances de la société capitaliste et d’esquisser un projet alternatif.

À partir d’un inventaire des tendances précrise que la crise Covid a renforcées — notamment la faible capacité de résilience de l’économie capitaliste, l’essor des technologies numériques et l’affirmation de la puissance chinoise — et des inflexions de tendances qu’elle a suscitées — principalement le mouvement de relocalisations productives, le retour de l’État, la revalorisation des services publics et l’accélération de la transition énergétique —, l’auteur dresse un bilan des activités productives qu’il convient de conserver et promouvoir dans la société débarrassée des antiennes capitalistes, et propose un modèle alternatif d’organisation de la société. Il distingue deux types d’activités, selon qu’elles ont précipité la pandémie Covid-19 ou qu’elles se sont révélées nécessaires pendant la crise.

D’une part, les activités dépendantes des flux de circulation mondialisés, dont la responsabilité dans l’expansion planétaire du virus est avérée, n’auront qu’une importance relative dans le monde post-Covid : le transport aérien, le tourisme, la publicité… D’autre part, l’interruption des chaînes de valeur internationales et l’arrêt de l’économie mondiale ont consacré les activités « essentielles », qui sont précisément celles minorées (économiquement et socialement) par le système actuel et sur lesquelles la société post-Covid entend s’appuyer : le soin, les services et les besoins vitaux dans leur ensemble (se nourrir, se loger, etc.). Or, ces activités mettent en avant des valeurs opposées à celles prônées par le modèle capitaliste, entre autres le care, l’usage (contre la propriété), le partage.

Les basculements souhaités par l’auteur se situent ainsi à deux niveaux. Au niveau du cadre moral, les valeurs portées par la modernité occidentale semblent incompatibles avec celles prônées par la société postcapitaliste — et la crise Covid l’a prouvé selon lui. Il invite à résoudre trois ruptures anthropologiques — « la coupure naturaliste entre l’humanité et la Nature », « l’illusion individualiste du sujet autonome » et « l’universalisme abstrait » — qui ont construit un rapport de domination des humains sur leur environnement, et à considérer le « bien vivre » comme nouvelle valeur cardinale. Au niveau de l’organisation concrète de la société postcapitaliste, s’appuyant sur l’expérience zapatiste au Chiapas, il appelle de ses vœux la constitution d’un autogouvernement collectif fonctionnant sur la base d’assemblées communales. Cette organisation repose sur quelques principes simples : valorisation du local, sortie de l’économie capitaliste, relocalisation de la production, abolition du travail salarié, délibération collective.

En définitive, la crise Covid révèle, selon l’auteur, une crise profonde et durable du capitalisme, qualifiée de « structurelle ». Et cette crise sonne comme une opportunité pour préparer la réalisation d’une société proprement égalitaire. La crise Covid joue ici le rôle de « basculement » — qui permet « d’insister sur l’incertitude et la diversité des possibles » — et nous invite, selon Jérôme Baschet, à penser en rupture et à élaborer des « mondes émergents et des possibles désirables » alternatifs.

Cet ouvrage s’inscrit dans la tradition contemporaine des réflexions politiques émanant de la gauche radicale, que les références à Giorgio Agamben, Murray Bookchin ou Frédéric Lordon illustrent. Il en possède les qualités et les défauts. Si l’ouvrage est stimulant sur le plan intellectuel, tant par son érudition, la finesse de la description du « communalisme », que sa réflexion sur la terminologie pertinente pour qualifier la crise Covid, il laisse en revanche le lecteur sur sa faim par sa dimension prophétique — pendant négatif des textes esquissant le monde d’après — voire utopique, notamment s’agissant des conditions de possibilité d’un autogouvernement collectif et sa généralisation à l’ensemble des sociétés modernes.

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