Rapport

Géopolitique

Arab Futures 2.0: The Road to 2030

Par

Arab Futures 2.0: The Road to 2030
GAUB Florence , « Arab Futures 2.0: The Road to 2030 », European Union Institute for Security Studies, 2019.

À première vue, les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) se prêtent difficilement à une étude prospective, tant l’imprévu ponctue leur actualité. Mais c’est précisément pour éviter que les décisions ne soient prises dans l’urgence d’une crise existentielle qu’un travail prospectif s’impose. C’est ainsi que Florence Gaub introduit son rapport sur le monde arabe à l’horizon 2030, écrit dans le cadre des « Chaillot Papers » de l’European Union Institue for Security Studies.

Pour s’extraire du risque d’abstraction, le lecteur est d’emblée plongé dans trois réalités virtuelles, trois scénarios à l’horizon 2030, qui diffèrent par les attitudes des dirigeants face au changement. Le premier scénario, le plus optimiste, se caractérise par une ouverture au changement, des compétences ad hoc et la mobilisation des moyens nécessaires. Parmi toutes les situations décrites dans ce scénario, l’exemple de l’Irak est éloquent : parvenu à un accord politique et à la réintégration progressive des milices chiites au sein des forces nationales, le pays rétablit un climat sécuritaire favorable au lancement d’un vaste programme de reconstruction. Dans le deuxième scénario, les intentions sont louables, mais par manque d’expérience, d’expertise ou de moyens, les actions engagées se soldent souvent par des échecs. La projection imaginée en Égypte est à cet égard significative : suite à la construction d’une nouvelle capitale, Le Caire est délaissé par ses élites et se transforme en un « mégabidonville », frappé de surcroît périodiquement par des catastrophes naturelles dues au changement climatique. Le troisième scénario est le plus sombre. Par arrogance et / ou ignorance, les dirigeants précipitent leur pays dans la violence, voire les conflits, compromettant toute perspective de croissance économique. Dans cette représentation du future, le conflit au Yémen ne touche à sa fin qu’en 2030, faisant plus de 1,8 million de morts, l’affrontement entre l’Arabie Saoudite et l’Iran se poursuit sous des formes hybrides ; enfin l’Égypte s’enferme dans une obsession sécuritaire liberticide, face à la menace djihadiste qui persiste dans le Sinaï.

Cette approche diachronique de scénarios exploratoires permet à Florence Gaub de mettre en évidence le caractère déterminant de l’action humaine sur le paysage du futur. Aussi, si le rapport analyse les tendances lourdes (megatrends) qui modèleront la région d’ici 2030, il s’intéresse également à la manière dont les nouveaux défis seront appréhendés par les acteurs, qualifiés d’agents de changement ou catalyseurs.

Les 10 prochaines années seront marquées par sept tendances lourdes, certaines sources de risques, d’autres, d’opportunités. Dans le premier groupe figurent bien évidemment le réchauffement climatique et ses conséquences prévisibles : augmentation des températures, fréquence de phénomènes climatiques extrêmes, pénurie d’eau aux conséquences dramatiques pour l’agriculture et les populations qui en vivent. L’urbanisation est également à surveiller. En 2030, les urbains représenteront 70 % de la population, contre 48 % en 1980. Mal maîtrisée dans de nombreux cas, cette croissance se traduira très probablement par des infrastructures surchargées, des ressources appauvries, des zones de surpeuplement souvent insalubres et une recrudescence de la criminalité. La question de la sécurité alimentaire constitue une autre tendance lourde à risques : la hausse de la demande de produits alimentaires — de viande notamment — non satisfaite par la production domestique, exposera ces pays à l’augmentation des prix. La diversification et les investissements en R&D s’imposeront donc pour réduire l’aléa. Simultanément, quatre autres grandes tendances offriront à ces pays des opportunités. En premier lieu, la transition démographique dans laquelle ils s’engagent pour la plupart devrait leur être bénéfique sur le plan économique, à condition d’une certaine stabilité politique. D’autre part, le marché du numérique, encore très peu utilisé à des fins commerciales, recèle un potentiel considérable qu’il faudra exploiter. En effet, le MENA, entré tardivement dans l’ère d’Internet, aura rattrapé le niveau européen en 2030. Ensuite, la fin d’un ordre mondial polarisé d’une part, les désengagements américain et européen d’autre part, seront l’occasion pour cette région de s’affirmer comme acteur du jeu international. Enfin, la diversification énergétique, inéluctable pour satisfaire la demande sans pour autant accroître la production de CO2, offrira des perspectives favorables en termes de création d’emplois et d’économie d’eau.

Mais une démarche prospective ne peut se contenter d’une analyse de données ; elle se doit d’interroger les processus psychosociologiques qui agiront comme accélérateurs ou freins au changement. Le rapport soulève ainsi plusieurs questions. Les pays du MENA prendront-ils conscience de leur responsabilité dans le changement climatique ? Aujourd’hui, en effet, ils se perçoivent à tort comme victimes plutôt que contributeurs dans la production de CO2 et tardent à mettre en place des politiques de gestion des risques. Sauront-ils déléguer la gestion des villes aux municipalités et les associer, le cas échéant, aux discussions internationales, pour éviter qu’un développement anarchique ne les transforme en « sin cities ». Oseront-ils conduire les réformes nécessaires pour entrer dans la quatrième révolution industrielle en misant sur l’automatisation et l’intelligence artificielle ? Sur ce point, les gouvernements avancent sur une ligne de crête car, si de telles réformes sont bénéfiques à long terme, elles peuvent être source de manifestations et de violence à court terme. Sauront-ils répondre aux revendications des citoyens en matière de gouvernance — lutte contre la corruption, respect de l’état de droit, efficacité des politiques publiques — qu’ils ont vivement exprimées lors des printemps arabes ? Surmonteront-ils leur méfiance réciproque pour construire une coopération régionale propice au développement économique et au progrès sécuritaire ? Les nombreux conflits des 15 dernières années, majoritairement intraétatiques, trouveront-ils une issue par des accords négociés, condition pour une paix durable. Enfin, quelles seront les prises de position des générations Y et Z sur des sujets cruciaux ? À cet égard, le rapport brosse un portrait éloquent des jeunes arabes, éprouvés par les conflits, confrontés au chômage, encore très pratiquants mais de plus en plus nombreux à souhaiter une séparation entre le religieux et le politique, aux opinions souvent « illibérales », et plus revendicatifs que leurs aînés.

Autant de pistes de réflexion ou de solutions dans ce rapport, mais des limites que l’auteur signale, parmi lesquelles le risque inévitable de subjectivité.

Site web
https://www.iss.europa.eu/sites/default/files/EUISSFiles/Chaillot_154%20Arab%20Futures.pdf

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