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Vidéosurveillance : un pas de plus vers la surveillance de masse ?

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La vidéosurveillance aérienne par des drones ou des avions était jusqu’à présent utilisée soit par l’armée en zone de guerre soit pour la sécurité civile en cas d’incendie ou d’inondation. Une nouvelle expérimentation de surveillance aérienne a débuté depuis le 1er mai 2020, pour une durée de six mois à Baltimore (Maryland), mais cette fois pour la sécurité urbaine. Un petit avion Cessna équipé de caméras haute définition et grand angle de l’entreprise PSS (Persistent Surveillance System) survole la ville chaque jour, à 2 500 mètres d’altitude, pour filmer et enregistrer tous les mouvements, tant de piétons que de véhicules, sur une zone de 80 kilomètres carrés. Les images sont envoyées à une équipe d’analystes en lien avec la police locale. Comme les images sont conservées 45 jours avec possibilité de rembobinage, l’idée est qu’en cas de meurtre ou d’agression, la police puisse remonter le film des événements par les images et zoomer pour retrouver les délinquants.

Baltimore dispose déjà d’un réseau de vidéosurveillance parmi les plus étendus, avec 700 caméras fixes ou mobiles au sol. Pourtant, cela n’empêche pas cette ville de 600 000 habitants d’avoir l’un des taux de criminalité parmi les plus élevés des États-Unis (en 2018, plus de 50 homicides pour 100 000 habitants, soit un chiffre 10 fois supérieur à la moyenne nationale). Or, cette vidéosurveillance aérienne permet non seulement de remplacer toutes les caméras fixes ou mobiles (avec les limites liées à la qualité de l’image), à l’exception des tunnels, parkings ou autres endroits couverts, mais de surcroît, elle permet d’enregistrer les déplacements des personnes ou des véhicules.

L’expérience de PSS dans cette ville sera évaluée au bout des six mois, par une commission indépendante, concernant son impact sur la criminalité locale. Selon le fondateur de PSS, l’utilisation de trois avions pour 600 heures mensuelles de surveillance de la ville entière revient à mille dollars US de l’heure, soit deux fois moins cher par heure de vol qu’un hélicoptère qui surveillerait seulement un pâté de maisons.


Source :
« Persistent Surveillance Systems has Been Watching Baltimore for Months », 24 août 2016.

Notons que les seules alternatives aux avions pour une surveillance aérienne sont :

— Des caméras fixes, grand angle, fixées en haut de gratte-ciel ou de pylônes, qui fournissent des images panoramiques assemblées grâce à l’intelligence artificielle. Des sociétés américaines de surveillance utilisent cette technique pour surveiller des stades ou des campus et pourraient être déployées à plus grande échelle géographique.

— Des ballons-sondes automatisés équipés de caméras qui volent sans la stratosphère à 20 kilomètres d’altitude. La technologie a été testée en 2019 par le Pentagone, au-dessus du Dakota du Sud, pour repérer des trafiquants ou d’autres menaces contre la sécurité intérieure.

Les drones, utilisés en zone de guerre, sont plus difficiles à employer en zone urbaine pour des raisons de sécurité (risque de chute) et ne sont d’ailleurs pas encore autorisés.

Cette expérimentation de surveillance de masse suscite l’inquiétude des défenseurs des libertés civiles. L’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles) a essayé de faire interdire cet essai, mais le juge fédéral les a déboutés en estimant que des technologies de surveillance plus intrusives avaient déjà été autorisées par la Cour suprême. De fait, même s’il est aujourd’hui encore difficile d’identifier une personne précise juste à partir de l’image aérienne (avec une résolution des caméras de 92 millions de pixels, un individu apparaît comme un pixel), le suivi des mouvements, des adresses, permet rapidement d’identifier les individus.

Par ailleurs, le progrès des caméras et ordinateurs, combiné à l’analyse automatisée par des programmes d’intelligence artificielle, permettra non seulement d’améliorer la résolution des images, mais aussi de rendre la technique de prise et d’analyse d’image plus abordable car automatisée. Il reste à voir ce que les sociétés sont prêtes à accepter.

Nous acceptons sans difficulté les images satellite qui nous permettent de voyager sur Google Earth, la cartographie avec caméra embarquée faite de nos rues, que nous trouvons sur la vision 3D / réel de nos GPS…, mais la reconnaissance faciale dans les lieux publics comme en Chine semble moins acceptable en Occident. Quoi que ! La reconnaissance faciale a été expérimentée à Nice, suite au traumatisme de l’attaque terroriste au camion du 14 juillet 2016, pour surveiller le carnaval de la ville en 2019. Des associations ont cependant protesté pour s’opposer à l’extension de l’expérimentation de la reconnaissance faciale dans les lycées.

La vidéosurveillance à grande échelle a l’avantage d’être moins visible que les dispositifs de vidéosurveillance au sol, par ailleurs plébiscités dans nombre de communes pour rassurer la population. Reste à connaître son efficacité pour résoudre des enquêtes criminelles ; les résultats de l’expérience américaine seront donc intéressants à suivre.

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Source :
Georges Benoit, « La videosurveillance vue du ciel », Les Échos 19 mai 2020.

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