Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

Transformations et perspectives de la pauvreté

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Emmanuel Macron a annoncé, le 13 septembre 2018, une stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, structurée autour de cinq engagements qui se déclinent en mesures phares [1]. Que peut-on en espérer au regard des transformations actuelles de la pauvreté ? Pour éclairer cette question, nous avons posé trois questions à Julien Damon, sociologue et conseiller scientifique de Futuribles International, coauteur d’un rapport sur les prestations sociales rendu en septembre au Premier ministre français [2].

Quelles sont les transformations de la pauvreté que vous constatez (en France) et celles que vous pressentez pour demain ?

Julien Damon : « Depuis une dizaine d’années, la pauvreté a tendance à rester stable en France : elle représente environ 14 % de la population (au seuil de 60 % du niveau de vie médian). Ce chiffre est d’ailleurs confirmé par le dernier rapport de l’Observatoire des inégalités [3].


© Olesia Bilke / Shutterstock

« Néanmoins, cette stabilité dissimule des mutations très profondes des visages de la pauvreté depuis une cinquantaine d’années. Alors que la pauvreté était auparavant concentrée sur les personnes âgées, elle est désormais centrée sur les enfants et les jeunes. Alors qu’elle concernait majoritairement des familles nombreuses, elle touche désormais surtout les familles monoparentales. Enfin, alors que la pauvreté a longtemps été un phénomène disséminé sur l’ensemble du territoire, elle est aujourd’hui de plus en plus agglomérée dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Dernière mutation : alors que la pauvreté était auparavant peu prise en charge par les politiques publiques, elle est devenue l’une de leurs priorités.

« À l’avenir, la pauvreté deviendra aussi de plus en plus étrangère. On le voit déjà par exemple au travers des publics des Restos du cœur. Dans les années 1980, Les Restos du cœur s’adressaient à des personnes qui parlaient français ; aujourd’hui, ils doivent quasiment savoir parler toutes les langues ! Le principal défi au cours des prochaines années sera donc de prendre en compte l’hétérogénéité croissante des populations pauvres. »

Quelles sont les principales questions qui se posent aujourd’hui aux responsables politiques concernant la lutte contre la pauvreté ? Et à quelle échelle ?

J.D. : « L’une des premières questions est celle de la maîtrise des dépenses publiques, qui retentit sur la question de l’efficacité d’un système qui ne permet que de stabiliser le taux de pauvreté. Ainsi, les responsables politiques sont confrontés à un sujet préoccupant : la croissance du taux de pauvreté des enfants. Aujourd’hui, un enfant sur cinq est compté comme pauvre en France.

« Autre défi : depuis une trentaine d’années, les différents gouvernements français ont multiplié les déclarations en matière de pauvreté. Or, même si on n’assiste pas à une fatigue de la compassion [4], on commence à sentir une lassitude à l’égard des politiques de prise en charge de la pauvreté, à force de multiplier les annonces et les mesures. Le grand public n’y croit plus.

« Le troisième sujet prioritaire est la complexité considérable du système de prise en charge des personnes pauvres. Il donne lieu à des gestions complexes, voire à des conflits entre l’État et les départements, et les individus en difficulté sont perdus dans le maquis des dispositifs. »

Quels sont les choix faits par le gouvernement et quelles dynamiques initient-ils pour l’avenir ?

J.D. : « Trois annonces du discours d’Emmanuel Macron méritent d’être retenues. La première, qui est aussi celle qui a été la moins commentée, est l’objectif affiché d’éradiquer la grande pauvreté en France à l’horizon d’une génération. Des objectifs ambitieux et chiffrés de ce type sont toujours louables, comme c’était déjà le cas avec l’objectif “zéro SDF”, en dépit des polémiques qu’il a suscitées. La deuxième est la logique de simplification et d’unification des prestations. C’est une logique très salutaire, même si la simplification est toujours difficile à mettre en œuvre [5] ! La troisième annonce est celle d’un service public de l’insertion. Tout ce qui concerne l’insertion et l’accompagnement des personnes mérite autant d’attention et de travail que les prestations.

« Au final, donc, j’ai le sentiment qu’avec ces différentes annonces, des dynamiques favorables s’annoncent, qui devront bien sûr être confirmées et précisées. Par exemple, le périmètre du revenu universel d’activité devra être précisé. Dans tous les cas, il faut bien garder en tête que, ce qui s’ouvre pour les années qui viennent, ce ne sont pas des transformations immédiates, mais un travail de longue haleine de réforme du système de protection sociale. Il serait donc utopique d’attendre et de croire à des mesures miracles. Mais, là où tous les acteurs se rejoignent, c’est pour reconnaître que le système de gestion globale des prestations est à bout de souffle, et qu’il doit donc être réformé. Donc ce sont les bons chantiers qui s’ouvrent avec ces déclarations et, même les associations en conviennent, de bonnes directions qui sont prises pour les années à venir. »

Propos recueillis par Cécile Désaunay



[1] Voir le communiqué de presse « Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté », 13 septembre 2018. URL : https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/dossiers-de-presse/article/strategie-nationale-de-prevention-et-de-lutte-contre-la-pauvrete. Consulté le 5 octobre 2018.

[2]Cloarec-Le Nabour Christine et Damon Julien, La Juste Prestation. Pour des prestations et un accompagnement ajustés, Paris : rapport au Premier ministre, septembre 2018. URL : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/docfra/rapport_telechargement/var/storage/rapports-publics/184000588.pdf. Consulté le 5 octobre 2018.

[3] À paraître le 12 octobre 2018.

[4] Sur ce sujet, voir Maurin Louis, « Des Français de moins en moins solidaires vis-à-vis des pauvres ? », Note de veille, 24 avril 2018, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/des-francais-de-moins-en-moins-solidaires-vis-a-vi/. Consulté le 5 octobre 2018.

[5]Cloarec-Le Nabour Christine et Damon Julien, op. cit.

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