Note de veille

Population - Société, modes de vie - Territoires, réseaux

Ségrégation résidentielle : tendances lourdes

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En quoi consiste la ségrégation résidentielle et pourquoi France Stratégie a-t-elle décidé de se saisir du sujet ?

P.-Y.C. : « La ségrégation résidentielle désigne l’inégale répartition des différentes catégories de population dans l’espace. Dans nos travaux, nous distinguons en fait deux notions complémentaires : celle de ségrégation proprement dite, qui évalue le caractère plus ou moins homogène de la répartition d’une catégorie de la population entre les différents quartiers d’une unité urbaine ; celle de concentration, qui évalue à quel point les membres d’un groupe social ont tendance à vivre dans des quartiers où ils représentent une part importante des habitants. Le niveau de concentration d’une catégorie sociale est influencé à la fois par son niveau de ségrégation et par son importance numérique à l’échelle de l’unité urbaine. Ainsi, une catégorie de population dont le niveau de ségrégation reste constant verra son niveau de concentration augmenter mécaniquement si son poids dans l’ensemble de la population augmente au cours du temps.

« Il est important de préciser qu’une population peut être ségrégée, c’est-à-dire inégalement répartie dans l’espace, sans que cela reflète un processus d’exclusion. C’est ainsi que les populations les plus favorisées (cadres, personnes du dernier décile de la distribution des revenus) font souvent partie des populations les plus ségrégées.

« Alors, pourquoi s’intéresser à cette question ? Même si l’on trouve des recherches abordant la ségrégation résidentielle en France depuis au moins les années 1970, plusieurs raisons peuvent justifier que l’on s’y intéresse particulièrement aujourd’hui : la relative nouveauté des phénomènes de ségrégation selon des lignes ethniques, en tout cas en France métropolitaine ; les inquiétudes croissantes vis-à-vis de la cohésion de la société et de sa capacité d’intégration, alimentées par un certain nombre d’événements traumatisants (émeutes de 2005, vague d’attentats terroristes depuis 2012, manifestations des “gilets jaunes” depuis 2018, etc.) ; la force toute particulière du lien existant en France entre réussite scolaire et origine sociale.

« On peut en effet imputer aux phénomènes de ségrégation au moins deux types de conséquences négatives. Premièrement, le fait de grandir et de vivre dans un environnement où se concentrent les difficultés sociales peut se traduire par des difficultés scolaires, économiques ou encore de santé. Deuxièmement, les phénomènes de ségrégation peuvent contribuer à faire émerger des sociétés qui ne partagent plus ni les mêmes codes culturels ni les mêmes aspirations. Les conséquences potentielles des phénomènes de ségrégation, tant pour les destins individuels que pour la cohésion de la société, invitent donc à observer la façon dont ces phénomènes évoluent au fil du temps. »

Que révèlent les résultats de vos travaux sur l’évolution de la ségrégation résidentielle en France depuis 1990 ?

P.-Y.C. : « Nos travaux permettent d’analyser l’évolution de la ségrégation résidentielle dans les 55 unités urbaines de plus de 100 000 habitants, qui rassemblent environ la moitié de la population métropolitaine. Les réalités sont nécessairement contrastées d’une unité urbaine à l’autre, mais certaines tendances se dégagent.

« Premièrement, le parc HLM (habitations à loyer modéré) est nettement moins inégalement réparti en 2015 qu’il ne l’était 1990, avec un indice de ségrégation qui baisse de près de 10 points de pourcentage en moyenne. Cette évolution est constatée dans la totalité des unités urbaines de plus de 100 000 habitants et a commencé avant le vote de la loi SRU (relative à la solidarité et au renouvellement urbain) de 2000. Pour autant, l’impact de la baisse de la ségrégation du parc HLM sur l’évolution de la mixité sociale est incertain, parce que ce parc reste fortement ségrégé, et a accueilli sur la période étudiée une part croissante des ouvriers / employés et des immigrés.

« Deuxièmement, alors que les immigrés d’origine européenne ont un indice de ségrégation très faible et stable dans le temps, les immigrés d’origine extra-européenne, et surtout leurs enfants, sont assez fortement ségrégés. Leur indice de ségrégation a néanmoins légèrement diminué entre 1990 et 2015. Mais leurs effectifs ont beaucoup augmenté sur la période. Dans les unités urbaines de plus de 100 000 habitants, la part des immigrés d’origine extra-européenne parmi les 25-54 ans est passée de 9 % à 15 % entre 1990 et 2015, celle des moins de 18 ans vivant avec au moins un parent immigré extra-européen est passée de 16 % à 26 % sur la même période. Comme leur indice de ségrégation est resté assez stable, leur indice de concentration a suivi grosso modo la même tendance que celle de leurs effectifs. Par exemple, les moins de 18 ans enfants d’au moins un parent immigré extra-européen vivent plus souvent dans des quartiers où ils sont majoritaires parmi les moins de 18 ans : c’était le cas de 42 % d’entre eux 2015 contre 31 % en 1990.

« Troisièmement, en 2015 comme en 1990, les cadres et chefs d’entreprise sont une fois et demie plus inégalement répartis que les ouvriers et employés. La ségrégation des cadres a augmenté dans l’unité urbaine de Paris, mais a baissé ailleurs en moyenne. La proportion de cadres qui vivent dans un quartier à majorité de cadres a beaucoup augmenté, passant de 0,1 % en 1990 à 14 % en 2015, un phénomène que l’on constate essentiellement dans l’unité urbaine de Paris. S’agissant des catégories de niveau de vie, on ne dispose que d’une observation, en 2017. Ce que l’on constate, c’est que les ménages de niveau de vie médian sont les moins ségrégés, et que le niveau de ségrégation des ménages croît avec la distance au niveau de vie médian. Ainsi, ce sont les 10 % des ménages les plus aisés et les 10 % des ménages les plus pauvres qui sont les plus inégalement répartis, avec un niveau de ségrégation semblable, sauf dans l’unité urbaine de Paris où les plus aisés sont particulièrement ségrégés. »

Votre travail n’est pas prospectif en tant que tel mais, sur la base de ces tendances, quelles évolutions peut-on envisager pour les 10-20 prochaines années ? Des ruptures sont-elles possibles ? 

P.-Y.C. : « Effectivement, nos travaux sont uniquement rétrospectifs. Ce qui va suivre n’engage donc que moi. Je dirais que du côté des indices de ségrégation, du fait de la lenteur des évolutions passées, le scénario le plus probable est celui de la stabilité, ou d’évolutions de relativement faible ampleur. Si cela est vrai, alors les indices de concentration suivront globalement l’évolution du poids démographique des différentes catégories de population. De ce point de vue, il me semble que certaines évolutions constituent déjà des ruptures, au moins localement. Mais au-delà des indices de répartition de la population, ce qui est déterminant est sans doute la façon dont est vécue la cohabitation entre les différentes catégories de population, ce qui n’est pas traité dans l’étude. Enfin, nos travaux se sont intéressés à l’évolution de la répartition des différentes catégories de population à l’intérieur des unités urbaines. Il se peut que des évolutions soient déjà à l’œuvre et puissent s’observer à des échelles plus vastes, c’est-à-dire entre unités urbaines ou bien entre l’espace résidentiel des unités urbaines et celui des communes rurales, au-delà de la zone périurbaine. »

Propos recueillis par Cécile Désaunay

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