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Scénario noir : main basse sur l’économie mondiale

Venise, bientôt le symbole du triomphe mondial de l’argent sale ? « Les Vénitiens savent que l’on finira par vaincre le virus, mais que les spéculateurs sont immortels et ont les moyens d’attendre », écrit Lidia Fersuoch, présidente d’Italia Nostra Venezia, association italienne de défense du patrimoine. « Venise s’attend au pire. Les processus négatifs en train d’effacer Venise vont s’accélérer. Des Vénitiens ont déjà reçu des mails d’investisseurs étrangers prêts à racheter leur appartement. » L’association des hôtels lance l’alerte : plus de 100 hôtels, dont un palace de 200 chambres, étaient déjà en vente en mai. Ils risquent de « tomber dans les mains de la criminalité organisée » par l’intermédiaire de « sociétés créées ad hoc pour recycler l’argent sale ». Les commerces et toute l’économie vénitienne, comme celle de la riviera de la Romagne, sont aussi sous la pression des « chacals criminels et mafieux », écrit le Gazzettino : des « propositions indécentes » menacent de baisser leur offre de moitié si l’on tarde à l’accepter. Le pire arriverait à l’automne, quand le désastre de la saison touristique sera avéré.

Les voleurs de santé

Le Covid-19 vient alourdir une situation déjà grave en Italie, où Transparency Italia a, sur 15 mois, repéré une malversation « sanitaire tous les trois jours », et évalue à 13 milliards d’euros par an gâchis et vols. De quoi financer pas mal de lits d’urgence et sauver bien des vies, déplore l’association qui réclame plus de transparence dans les nominations des dirigeants des établissements de santé et des hôpitaux.

De fait, dans tous les pays, des « voleurs de santé » sont à l’œuvre et les menaces, qui montent, dépassent le cadre de la santé et du tourisme ; elles concernent l’économie entière. Ainsi, 121 criminels ont été arrêtés en mars 2020 par Interpol, dans une opération conduite avec 90 pays : contrefaçons de masques et produits pharmaceutiques potentiellement dangereuses. D’autres opérations de police ont mis fin « aux activités de 37 groupes criminels organisés ». Hélas, bientôt peut-être, ces bilans nous apparaîtront anecdotiques. Un récent rapport d’Interpol dresse l’inventaire des menaces : outre les fraudes sur la santé, une nette augmentation des cyberattaques (notamment contre les prestataires de services de santé), l’accroissement du trafic de drogue « via les médias sociaux, les applications de messagerie cryptée et le Dark Net ». Et, le plus dangereux, la généralisation de ce que l’on craint à Venise : « la probabilité que des particuliers et des entreprises, dont les revenus ont baissé, deviennent la proie d’usuriers ».

Crise de liquidité

Cette menace de prêts usuriers par des mafieux est mondiale. Le préfet Franco Gabrielli, directeur général de la Sécurité publique en Italie, alerte les 194 pays membres d’Interpol : « Les analystes bien payés des organisations mafieuses sont déjà au travail pour identifier les grandes occasions de profit créées par le coronavirus. » Et Franco Gabrielli d’avertir qu’après la vague virale, « la menace mafieuse pourrait exploser avec une force inédite ». L’enjeu est « de maintenir la légalité, d’empêcher la pollution du monde économique par la pègre » : « l’onde de choc des capitaux sales de la mafia financerait la crise de liquidités des grandes entreprises, et aussi des petites et moyennes, peinant à faire face à leurs charges à cause du confinement. La criminalité organisée profiterait de ce moment difficile pour s’infiltrer parmi les actionnaires, en apportant l’argent nécessaire ou en proposant des prêts à des taux usuriers. Ainsi, à la fin de la crise, les associations criminelles auraient pollué l’économie et pris le contrôle d’entreprises auparavant non infiltrées. »

Le criminologue Federico Varese, professeur à Oxford, met en garde contre d’autres détenteurs d’argent sale, comme ceux dévoilés par les PanamaPapers — dictateurs, milliardaires, politiciens, champions de l’évasion fiscale. Tout ceci dans un contexte où l’on observait, déjà en 2019, une forte progression, du moins en Italie, des réseaux mafieux accaparant « des pans entiers de l’économie alimentaire italienne pour diversifier leurs activités », note Sébastien Abis, conseiller scientifique de Futuribles.

Le juge Alfonso Sabella, ancien procureur antimafia, confirme le danger : les hommes des organisations criminelles sont les seuls en position de répondre à la très grande crise de liquidités qui arrive. Le besoin d’argent est tel qu’à Naples, les membres de la Camorra, agissant à titre personnel, multiplient déjà les prêts usuriers. Une aubaine, explique le juge, car lorsqu’on blanchit 100 euros sales par les voies habituelles, on n’en récupère que 80. À présent, l’usure permet d’en obtenir 150, grâce à des intérêts d’au moins 4 % par mois. Au-delà de ces initiatives « privées », le danger qui nous guette vient bien des organisations criminelles. Celles-ci tuent moins qu’hier mais n’en sont pas moins actives. Le juge, furieux que l’on ait profité de l’épidémie pour sortir de prison de dangereux chefs mafieux, explique qu’à « la mafia qui combattait l’État » a succédé une discrète « mafia 4.0 qui a acheté l’État ».

« Suivez l’argent »

Que faire ? Avec Peter Gomez, directeur du courageux quotidien Il Fatto Quotidiano, et d’autres personnalités, Alfonso Sabella vient d’appuyer une pétition « Basta soldi sporchi » (Stop à l’argent sale), demandant au Parlement italien d’interdire les paiements en liquide. Les billets de banque ne sont pas seulement sales en surface, infectés de milliers de bactéries, ils peuvent aussi être vecteurs de drogues, de sang, d’escroqueries, accuse la pétition. « C’est cet argent comptant que recyclent les mafias en coulant les entreprises de l’économie légale. » Et d’évoquer les voleurs et les responsables corrompus de l’administration, plus de 110 milliards d’euros d’évasion fiscale, près de 2 000 euros volés à chaque Italien.

Le juge Giovanni Falcone avait une formule : « Suivez l’argent. » À présent, cela devient « Supprimez l’argent liquide », affirme Alfonso Sabella : « C’est le seul moyen pour pister l’argent car, sous forme électronique, il laisse des traces. » La suppression du comptant serait, selon lui, un coup mortel au trafic de stupéfiants ! Celui-ci rapporte actuellement au moins 10 euros par euro investi. L’interdiction des paiements en liquide renforcerait la légalité dans tout le pays, et allégerait les charges des contribuables et des entreprises, débarrassés des coûts de la criminalité.

Criminal Welfare

Le juge Sabella préconise de simplifier les appels d’offres publics et de mieux former les fonctionnaires, pas assez compétents, selon lui, pour déjouer les réponses truquées. Il ne faut surtout pas écouter, insiste-t-il, ceux qui profitent des circonstances pour réclamer des procédures d’exception laxistes. Federico Varese, lui aussi, condamne ces propositions suspectes. Selon lui, l’économie de marché a besoin d’un État fort, capable de protéger les marchés. « Il ne s’agit pas de suspendre la légalité mais de la rendre efficace ! Le véritable défi que doit relever un État hypertrophié est de produire des normes plus efficientes, plus simples. » Quand l’État fait défaut, les gangs mafieux se substituent à lui. Ce n’est plus seulement l’économie qui risque d’échapper à la légalité, mais l’administration du territoire.

Federico Varese donne en exemple l’Allemagne qui s’est occupée de secourir les citoyens pauvres, pour contrer le Criminal Welfare. Celui-ci est déjà à l’œuvre : en Italie du Sud, au Mexique, en Amérique latine, au Japon, des gangs distribuent des vivres aux démunis, suivant les exemples de Lucky Luciano en 1929 et d’Al Capone en 1930 ! À Rio, un gang de la drogue impose des mesures de confinement face à l’incurie présidentielle. Avant le gain financier, l’ambition des mafieux est, a toujours été, de tenir les territoires en lieu et place des États. Le Covid-19 les y aide fortement.

Ancienne ministre de la Justice en Italie, Paola Severino vient de mettre en garde « les pays qui, se croyant à tort prémunis contre les organisations criminelles, n’ont pas adopté les outils adéquats pour prévenir le blanchiment d’argent, ni les systèmes de saisie préventive et de confiscation ultérieure de l’argent ayant une origine suspecte ». Donc une harmonisation des lois en Europe s’impose d’urgence !

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Cet article est en accès libre jusqu'au 31/07/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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