Tribune

Économie, emploi - Territoires, réseaux

Report de l’écotaxe : une fausse solution pour la Bretagne

Lorsque la Bretagne s’embrase, les manifestants prennent comme cibles les barrières de péage. Ils réagissent comme si une écotaxe dont pas un euro n’a encore été versé était à l’origine des difficultés de l’agroalimentaire en crise. Le symbole visé est celui d’une autorité lointaine et vacillante. Il révèle aussi la grande incompréhension des citoyens français et de la classe politique parisienne face à l’éco-fiscalité qui reste vue comme un impôt supplémentaire imposé depuis le sommet : un de plus !

Depuis son origine, l’écotaxe poids lourds est conçue comme un prélèvement qui doit tarifer les trajets de l’ensemble des poids lourds (y compris ceux immatriculés à l’étranger) utilisant le réseau national. Son produit doit être utilisé pour le financement des infrastructures de transports. Un système similaire fonctionne depuis plusieurs années en Allemagne et dans quelques autres pays européens. Son report est-il de nature à sortir la Bretagne de ses difficultés actuelles ?

Comme l’ensemble des régions françaises, la Bretagne a besoin de trouver des relais de croissance économique. L’agroalimentaire a tiré le développement régional durant les dernières décennies en s’articulant sur des systèmes de production industrialisés (porc, lait, volaille) et en ouvrant toujours plus la région sur une concurrence internationale basée sur les coûts. Ce modèle traverse une crise sans précédent. En premier lieu, la région fait face à des concurrents dont les coûts de production bénéficient de moindres charges sur les salaires : les pays du sud de l’Europe, bien sûr, mais aussi l’Allemagne qui, depuis plus de 10 ans, conduit une politique de redistribution de ses charges depuis le coût du travail vers de la fiscalité environnementale. Ce n’est certainement pas en retardant ou en assouplissant l’écotaxe poids lourds que l’on résoudra cette question de fond.

La compétitivité de l’économie bretonne doit tenir compte du caractère excentré de la région. En matière de transport, cela a conduit le législateur à moduler l’écotaxe, ce qui fera de la Bretagne l’une des régions profitant le plus de ses retours en matière d’investissement. La région est aussi excentrée par rapport aux réseaux énergétiques classiques, ce qui fragilise son accès à l’énergie. Mais elle dispose d’un potentiel considérable de production de biogaz, qui pourrait être transformé en chaleur et en électricité en valorisant des ressources et des emplois locaux, tout en contribuant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le potentiel du vent est élevé, comme probablement demain celui des sources énergétiques d’origine marine. Ici encore, une éco-fiscalité bien conçue permettrait de développer ces nouvelles filières économiques en s’affranchissant rapidement de la béquille des subventions publiques en ce qui concerne le biogaz et l’éolien.

La fiscalité écologique ne doit donc pas être considérée comme une sorte de bouc émissaire cristallisant tous les mécontentements. La Bretagne aurait au contraire beaucoup à gagner du déploiement d’une fiscalité s’inscrivant dans une transition plus globale vers l’économie verte. Une telle politique ne peut être comprise par les citoyens que si elle est portée avec conviction au sommet de l’État. Elle implique une vision stratégique de la part de l’État et des régions en matière d’investissements publics. Mais en ces temps de disette budgétaire, cet effort public n’ira pas loin s’il n’est pas relayé par la mise en place des bonnes incitations pour stimuler l’investissement privé. Parmi ces dernières, la tarification correcte des nuisances environnementales est un levier majeur, qui doit faciliter la baisse rapide des charges pesant sur le travail et, plus généralement, sur les facteurs de production. L’économie bretonne comme celle de beaucoup d’autres régions a donc tout à gagner à la mise en place d’une éco-fiscalité ambitieuse se substituant graduellement à l’impôt classique.

 

Voir également Perthuis Christian (de) et Jouvet Pierre-André, Le Capital vert. Une nouvelle perspective de croissance, Paris : Odile Jacob, 2013.