Note de veille

Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement

Renforcer l’intégration économique au sein de la CEDEAO : la stratégie ghanéo-ivoirienne pour peser sur le marché mondial du cacao

Par

Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Organisation intergouvernementale ouest-africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) coordonne les actions des États membres pour promouvoir une coopération économique encore atone.

Beaucoup d’experts déplorent la faible intégration économique dans l’espace CEDEAO [1]. Certains ont souligné les rivalités entre États francophones, membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et États anglophones [2] pour en rendre compte. Ceci étant, la ligne de fracture n’est pas seulement linguistique et culturelle : au sein de ces deux sous-ensembles, des violations claires du traité de la CEDEAO ont été monnaie courante [3], l’absence de coopération ayant des causes plus structurelles. Ainsi, les inégalités fortes de compétitivité entre pays sahéliens et pays côtiers constituent un premier obstacle : le Nigeria le Ghana, la Côte-d’Ivoire et le Sénégal représentent plus de 90 % du produit intérieur brut (PIB) de la sous-région ! La faible diversification des productions des États membres est un second handicap ; enfin, la faiblesse relative des infrastructures (transport, énergie) inhibe toujours les échanges intracommunautaires qui représenteraient seulement 11,5 % du commerce total en 2016 [4]. Voir, dans ce contexte, des États initier de nouvelles formes de coopération autour de ressources stratégiques n’est donc pas anodin.

Coopérer autour d’une ressource clef

Bien qu’il existeune cinquantaine de pays producteurs de cacao, la production mondiale est concentrée : 90 % (4,2 millions de tonnes) proviennent de sept pays. Le continent africain fournit à lui seul près de 75 % des fèves de cacao mondialement produites. La Côte-d’Ivoire, leader mondial (deux millions de tonnes, 40 % environ de la production mondiale), le Ghana (900 000 tonnes, 20 %), le Nigeria (230 000 tonnes, 6 %) et le Cameroun (200 000 tonnes, 5 %) sont les quatre principaux producteurs de l’Afrique cacaoyère. Dans un contexte d’effondrement des cours, la coopération ghanéo-ivoirienne, destinée à modifier le prix plancher du cacao, voyait les deux premiers producteurs mondiaux s’unir pour défendre leurs intérêts.

Le cours mondial du cacao est publié quotidiennement. Il s’agit grosso modo d’une moyenne des anticipations des prix du cacao sur le marché des matières premières (New York et Londres) : le cours mondial évolue en fonction des stocks disponibles, du niveau de l’offre actuelle et des anticipations de l’offre future. Le cours mondial du cacao est différent du prix payé au producteur, appelé le prix bord champ, qui varie directement ou indirectement en fonction de la fluctuation du cours mondial.

Source : https://www.voicenetwork.eu/wp-content/uploads/2019/07/2018-Cocoa-Barometer.pdf 

En Côte-d’Ivoire et au Ghana, la répercussion sur les prix versés aux producteurs est indirecte : les deux États disposent de leur organisation propre, qui pré-vend à un prix donné une partie de la production attendue avant le démarrage de la saison de culture. Le Conseil du café-cacao (CCC) ivoirien et le Ghana Cocoa Board (Cocobod) au Ghana déterminent alors un prix fixe pour rémunérer les producteurs.

En Côte-d’Ivoire, ce prix versé au producteur est officiellement fixé à 60 % du niveau auquel le CCC a pu pré-vendre. Avec la baisse du cours mondial, le CCC avait ainsi réduit de 36 % le prix versé au producteur en avril 2017. Au Ghana, le prix versé au producteur est plus ou moins un pourcentage du cours mondial (70 % selon le Cocobod, significativement moins selon l’ICCO, l’Organisation internationale du cacao [5]). Face à la baisse des cours mondiaux, le 12 juin 2019, et pour faire pression sur les acheteurs, le Ghana et la Côte-d’Ivoire ont décidé de stopper la vente de leur production si un prix plancher du cours mondial de 2 600 dollars US n’était pas fixé [6].

Une réussite limitée, un signal fort ?

Au Ghana comme en Côte-d’Ivoire aura lieu, en 2020, une élection présidentielle. Étant donné le poids électoral des planteurs, cette action concertée sur le marché des matières premières n’était certainement pas sans visées électorales : les faibles cours actuels fragilisent les quelque deux millions de planteurs ivoiriens et ghanéens ; en Côte-d’Ivoire, plus de la moitié d’entre eux vivraient avec moins de 757 francs CFA (1,2 dollar US) par jour, en deçà du seuil de pauvreté [7].

Si elle est donc certainement opportuniste, la décision concertée du Ghana et de la Côte-d’Ivoire n’en est pas moins stratégique : elle vise une source importante d’emplois, de recettes fiscales et touche à un facteur de discorde latent entre les deux États. L’or brun n’a pas toujours été l’objet de coopération : avant que les deux pays n’harmonisent leurs systèmes de vente, la différence de prix proposé aux producteurs des deux côtés de la frontière a longtemps fait le jeu de la contrebande, chacun cherchant à écouler ses stocks là où le prix bord champ était le plus avantageux.

Si l’action ghanéo-ivoirienne a échoué à obtenir le prix plancher désiré de 2 600 dollars US, un compromis temporaire a tout de même été trouvé [8]. Pour obtenir de meilleurs résultats auprès des producteurs, les deux États devront revoir leur copie et mieux contrôler leur production, et certainement la faire baisser pour provoquer plus de rareté de la ressource et faire grimper son prix sur le marché des matières premières. Cela ne va pas nécessairement dans le sens des tendances observées au cours de la dernière décennie, puisqu’en Côte-d’Ivoire, près du quart du cacao sortirait désormais illégalement de forêts classées et que la production y aurait quasiment doublé en une décennie. Plutôt que s’engager dans un rapport de force autour du prix de la ressource, le Ghana et la Côte-d’Ivoire sont donc invités par les institutions internationales à rechercher d’autres stratégies pour améliorer les conditions de vie de leurs producteurs. Si la stratégie mobilisée semble devoir être affinée, voir, alors que le Bénin et le Nigeria se déchirent sur fond de querelles commerciales, les deux États engager une dynamique coopérative est une perspective encourageante.



[1] Certains estiment toutefois que la réalité dépasse largement les chiffres connus, notamment du fait de la non-prise en compte des activités informelles, sachant que les activités commerciales relèvent de cette catégorie pour une grande part. Cf. l’interview de Laurent Bossard.

[2] La participation de la France aux institutions de l’UEMOA a souvent été dénoncée par les États anglophones de la CEDEAO, et particulièrement le Nigeria. Cette participation freine aujourd’hui la transformation de la CEDEAO en Union économique et monétaire.

[3] En dépit de l’existence d’un traité et d’accords au sein de la CEDEAO, les autorités nigérianes ont souvent fait cavalier seul et organisé le bannissement de marchandises importées de la CEDEAO, en particulier du Ghana, ce dont les autorités ghanéennes se sont régulièrement plaintes. Le Ghana a été fortement perturbé par le moratoire nigérian sur les produits textiles, les volailles, le riz et les produits alimentaires transformés produit au Ghana et qui respectaient les accords ETLS (ECOWAS Trade Liberalization Scheme). En 2005, le président nigérian Olusegun Obasanjo avait organisé le bannissement de 96 produits ghanéens en arguant que cette décision servait les intérêts de l’Afrique de l’Ouest ! Cf. Ademola Adedeji, « Nigeria-Ghana Trade Relations: Politics, Problems and Possibilities », Developing Country Studies, vol. 6, n° 1, 2016, p. 94-102.

[4] À titre de comparaison, le commerce intracommunautaire de l’Union européenne (UE) représente 64 % des échanges de l’UE. Selon certains travaux, il était moins important dans les années 1970 avant la mise en place du système monétaire européen : le choix d’une union monétaire aurait participé à l’accroissement des échanges intra-zone. Notons également que l’extension possible liée aux demandes d’adhésion du Maroc et de la Tunisie devrait augmenter la part des échanges intracommunautaires.

[6] Le 11 septembre 2019 à 17h00, heure de Paris, ce cours était de 2 287,00 dollars US.

[7] La Côte-d’Ivoire assure 40 % de l’approvisionnement mondial en cacao mais ne reçoit que 5 % à 7 % des gains générés par cette filière au niveau mondial, qui proviennent essentiellement de la transformation et de la distribution. La montée en puissance de la transformation locale est, semble-t-il, une option intéressante pour assainir la filière et garantir des revenus décents aux cacaoyers. Cf. cette étude de la Banque mondiale (2019).

[8] Sous la forme de l’instauration d’un différentiel de 400 dollars US par tonne pour tout contrat de vente de cacao lors de la campagne 2020-2021 (adoptée le 3 juillet 2019).