Note de veille

Rencontre : l’Association des jeunes pour la citoyenneté active et la démocratie (AJCAD)

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Née en 2014, l’Association des jeunes pour la citoyenneté active et la démocratie (AJCAD) est le fruit d’un regroupement de jeunes convaincus de leur rôle dans le développement et l’instauration d’un état de droit au Mali. Les membres fondateurs sont des jeunes (entre 12 et 35 ans) impliqués dans la promotion des jeunes autour des principaux sujets suivants : santé sexuelle, gouvernance, plaidoyer et droits. L’idée principale est d’engager les jeunes à exercer une citoyenne active, c’est-à-dire à s’impliquer plus dans les processus politiques aux différents niveaux (communal, régional, national), dans l’univers social (vie communautaire, tissu associatif) et économique.

Ses objectifs sont multiples :
— Promouvoir le
leadership et la responsabilité en milieu jeune.
— Renforcer les capacités des jeunes sur la connaissance de leurs droits et devoirs en tant que citoyens.
— Promouvoir la bonne gouvernance et la participation des jeunes dans la gestion des affaires politiques et publiques.
— Soutenir les jeunes afin qu’ils deviennent de véritables acteurs du développement social, économique et culturel.
— Promouvoir et cultiver la paix, la sécurité et la justice en république du Mali.
— Promouvoir l’autoentrepreneuriat des membres.

L’association compte environ 200 membres actifs susceptibles de voter à l’assemblée générale. Son implication dans la société s’effectue également à travers 14 clubs d’action communautaire. Chaque club d’action compte 100 personnes avec un minimum de 50 % de femmes. Un club est organisé en groupe de 20 personnes autour d’un leader identifié dans un quartier pour son leadership, indépendamment de son niveau d’éducation. Il existe 10 clubs à Bamako, et un dans chacune des autres zones d’intervention.

Zones d’intervention
Bamako, Koulikoro, Sikasso, Ségou, Mopti, Kayes.

Budget
Le budget annuel de l’association est de 200 millions de CFA, soit 300 000 euros. L’association est soutenue par Oxfam, l’ambassade du Danemark au Mali, Water Aid, l’Organisation internationale de la francophonie, l’Open Society for West Africa, Équilibres & populations, etc.

Site Internet : http://www.ajcadmali.org

Nous avons souhaité rencontrer l’AJCAD pour échanger sur les perspectives d’évolution du Mali à l’horizon 2030. Pour cela, nous avons interrogé brièvement ses dirigeants sur trois enjeux liés et déterminants pour la trajectoire d’évolution du pays : la place des jeunes dans la société, les enjeux de sécurité et le processus de construction de l’État malien.

 

1. Quelle(s) place(s) pour les jeunes au Mali dans 10 ans ?

Ousmane Maiga : Il faut noter l’émergence d’une jeunesse compétente et qualifiée au Mali. Ils disposent de formations, de compétences, pour investir la vie politique, économique ou sociale. Pour cette raison, je vois la jeunesse participer plus activement aux processus politiques et sociaux. Cette jeunesse est impliquée et engagée sur les réseaux sociaux, elle utilise WhatsApp, Twitter, Facebook, pour échanger, discuter, critiquer. Elle est motivée et cherche des débouchés. Mais à ce niveau, il y a d’importantes marges de progrès, car les capacités d’insertion restent très minces et les personnes insérées font obstacle à la montée en puissance de la jeunesse. Les personnes au pouvoir ont toutes plus de 60 ans, elles refusent de céder la place et il faut souvent attendre plusieurs années avant de trouver un poste pour lequel on dispose de compétences. Mais certaines d’entre elles devraient logiquement partir dans les 10 prochaines années et un renouvellement sera possible.

Le fait que des plus jeunes arrivent dans les fonctions politiques pourrait permettre de mettre plus l’accent sur les besoins des jeunes et d’en faire réellement une priorité. Aujourd’hui, c’est le cas dans le discours, mais dans un contexte de mauvaise gouvernance, les effets d’annonce restent souvent lettre morte, ou on assiste à la récupération des jeunes par les politiciens en place. Cette classe politique n’est pas caractérisée par la volonté et œuvre trop peu aux changements (logique cosmétique, on fait un peu, pour calmer la demande des populations et plaire aux bailleurs) dans le domaine des services sociaux de base utiles à la jeunesse (santé, éducation). Sans cela, les jeunes ne peuvent pas s’imposer dans l’espace économique, car ils ne répondront pas aux besoins sur un marché du travail en pleine mutation. Or, ces secteurs sont déjà sous-dimensionnés et le seront encore plus dans 10 ans, compte tenu de la croissance démographique.

Adam Dicko : Je suis plus réservée, et notamment sur l’emploi des jeunes. La situation est dramatique, il n’y a pas d’emploi dans le secteur économique, on subsiste à travers des petits boulots. Dans notre association, nous faisons la promotion de l’autoentrepreneuriat, car le diagnostic est que le secteur public comme le secteur privé ne sont pas en mesure de proposer des emplois. Mais pour créer de l’emploi décent et durable, il faut travailler en amont : sur l’éducation, la santé ; avoir accès aux services sociaux de base, aux services financiers. Pour une très large majorité, ce n’est pas le cas. Il faut donc œuvrer aux changements, mais les jeunes ne sont pas unis, ils vivent dans la subsistance et gèrent leurs problèmes individuellement au lieu d’engager des combats collectifs. Nous faisons trop peu pression sur les classes dirigeantes.

Lorsqu’une grève éclate dans les lycées ou que nous manifestons, nous nous arrêtons trop vite, nous capitulons à la moindre annonce : face aux problèmes, on emploie 100 jeunes par-ci par-là pour calmer la jeunesse, mais les actions d’ampleur ne sont pas entreprises, il n’y a pas de réelle politique à long terme. Et je ne vois pas pourquoi cela changerait. Pour que les choses changent, il faudra toucher le fond et les populations se révolteront. On s’en approche. Aujourd’hui, dans une famille de 15, une seule personne subvient aux besoins de tous. Alors, si le pain passe de 250 CFA à 300, l’essence de 600 à 1 000, cela va exploser. Cela va exploser car cela affectera aussi ceux qui vivent à peu près correctement : s’ils ne peuvent plus mettre leurs enfants dans des écoles privées et sont trop touchés par les augmentations, ils bougeront également. Avec la mal-gouvernance croissante, la jeunesse est assez résignée, mais si des chocs économiques interviennent, le système peut rapidement être bousculé. Cela crée les ruptures nécessaires avec un système qui persiste depuis trop longtemps. Sans rupture franche et très rapide au sein de l’État, les changements ne pourront pas être d’envergure et de nombreux jeunes resteront dans l’impasse, car le secteur associatif ne dispose pas de baguette magique. On va vers l’explosion.

2. Voyez-vous la situation sécuritaire, qui conditionne fortement les possibilités de changement à moyen terme, s’améliorer ?

A.D. : Je suis très inquiète par la montée en puissance du terrorisme et du djihadisme. C’est une lame de fond qui est liée à ce que nous vivons (pauvreté, absence d’emploi et d’opportunités d’épanouissement). Et je suis en même temps très réservée sur les possibilités d’amélioration de la situation sécuritaire. Le djihadisme est entretenu par la pauvreté et les inégalités sociales qui génèrent un sentiment d’injustice. Les jeunes enrôlés ont l’impression de ne pas avoir de vie et de ne pas avoir d’avenir. Ils sont dans l’humiliation permanente, dans leur famille, dans l’espace social. Aujourd’hui, les personnes pauvres restent pauvres et n’ont aucune capacité de devenir riche. Il n’existe aucune passerelle dans la société malienne. Le djihadisme constitue une issue pour certains d’entre eux. Et cela n’a pas évolué depuis le début de la crise car la situation économique ne change pas. Au contraire, je dirais que la situation empire s’agissant de la montée en puissance des radicalismes. Or, on ne veut pas le dire. Les parties prenantes parlent de leurs succès, mais oublient de mettre l’accent sur les incidents nombreux et quotidiens qui jalonnent la vie de nos régions. L’État central est dans une posture de déni total alors que les problèmes s’accroissent, et il n’est absolument pas représenté en dehors de Bamako. Bref, le théâtre des opérations terroristes s’étend : hier c’était au nord du pays, désormais c’est au centre, et l’insécurité règne, toute proche de Bamako.

O.M. : Je partage ce sentiment. La tendance est à la dégradation, pas à l’amélioration. Les populations ne sont pas dupes. Le discours met l’accent sur les succès, mais on constate une dégradation chronique dans une grande part du pays. Et les populations s’interrogent, dans ce contexte, sur l’action de la communauté internationale. À quoi sert-elle, pourquoi les étrangers sont-ils présents ?

A.D. : Je suis très dubitative sur l’efficacité des actions conduites par la communauté internationale et je crois que je suis assez représentative de ce que pense la jeunesse ici. Ce que nous voyons, c’est que la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) ne fait rien ou pas assez. Elle dispose d’un mandat limité et le respecte scrupuleusement. Les soldats sont là pour s’interposer mais en fait, dans les espaces où ils interviennent la sécurité s’est encore dégradée, les forces armées maliennes, qu’ils essaient de former, restent peu opérationnelles. Même si la Minusma devrait s’interposer, on a l’impression qu’elle est plus jalouse de sa propre sécurité que de celle des citoyens de ces régions.

Mon sentiment est que leur mission est plus de se renforcer eux-mêmes que de renforcer l’État, sachant qu’ils sont contestés et qu’ils doivent légitimer leur action. Mais la réalité est la suivante : dans leurs zones d’intervention, la sécurité s’est considérablement dégradée. La Minusma dispose d’un gros budget (un milliard de dollars US par an), mais les dépenses ne correspondent pas aux besoins des populations. Il y a le discours, mais la réalité est sombre.Et les Français de l’opération Barkhane sont là depuis longtemps. Un sentiment de méfiance vis-à-vis de leur présence existe aussi. Certains pensent que la France est derrière les accords d’Alger et qu’elle tire les ficelles. Les discours populistes accentuent ces croyances.

3. Du coup, comment voyez-vous l’État malien dans 10 ans ?

A.D. : Comme je le disais, s’il n’y a pas de rupture franche, je ne suis pas optimiste. Idéalement, on pourrait aller vers une régionalisation et une décentralisation poussées. Cela peut être une bonne chose si l’État central est fort, mais s’il n’est pas renforcé avant, cela peut conduire à la catastrophe, c’est-à-dire une demande d’indépendance de chacune des régions et donc une désintégration totale de l’État malien. Le processus est en cours. Je ne crois en revanche pas à l’émergence d’un régime islamique sur l’ensemble du territoire, même si certains leaders religieux brocardent l’État et son immoralité, et rencontrent un certain succès. Bien sûr, les leaders religieux sont populaires, mais s’ils font de la politique ils ne sont plus respectés, ils se discréditent.

O.M. : Bien sûr, une personne comme Mahmoud Dicko (président du Haut Conseil islamique du Mali) a de nombreuses personnes derrière lui, du fait de son discours populiste, de ses actions contre l’éducation moderne et contre les réformes du code de la famille. Cela plaît dans les milieux pauvres notamment et dans certaines régions. Mais il existe aussi de nombreuses résistances et s’il décide de politiser trop son discours et de sortir du champ religieux, je pense qu’il risque de perdre de l’audience car ses cibles sont justement les leaders politiques dont il stigmatise l’opportunisme et la cupidité.

A.D. : Pour poursuivre ce que dit Ousmane, les populistes exploitent le fait que la situation se dégrade et se caractérisent surtout par l’absence de vision quant aux moyens de remédier à cela. Il y a, en fait, une incompréhension de ce que représente l’accord pour la paix (accord d’Alger). Cet accord est tout sauf clair, dans ses ambitions, d’ailleurs on entend beaucoup, ici à Bamako, qu’il sert plus les indépendantistes du Nord que le Mali dans son ensemble et qu’en arrière-plan, on retrouve une volonté française. Le gouvernement et la communauté internationale font de la mise en œuvre de l’accord d’Alger un objectif en soi ; or, moi, je vois cet accord comme un moyen, un mécanisme pour assurer l’existence d’un État fonctionnel. Et je ne suis pas convaincue qu’il le permette. Si le processus est mauvais, il faut le faire évoluer et non s’y agripper. Il est urgent de reconstruire l’État central, sans quoi, rien ne pourra changer. S’il faut s’écarter de l’accord d’Alger pour cela, il faut le faire ; mais sans reconstruction rapide d’un État central moins corrompu, et redevable vis-à-vis des citoyens et de la jeunesse, je crains pour l’avenir de mon pays.

Propos recueilli par Thierry Hommel le 25 février 2019.

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