Note de veille

Population - Société, modes de vie

Rebond de fécondité au sud de la Méditerranée : éphémère, mais pas insignifiant

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Amorcé plus tardivement que dans les pays riverains du nord, le déclin de la fécondité s’est néanmoins avéré très rapide sur les rives est et du sud de la Méditerranée, la valeur actuelle de l’indicateur conjoncturel (ICF) [1] se situant, selon les pays, 50 % à 70 % en deçà du plus haut niveau atteint (graphique 1). Mais, alors que la tendance à la baisse y paraissait pourtant solidement installée, quatre pays (Algérie, Égypte, Maroc, Tunisie) ont récemment enregistré un rebond plus ou moins prononcé de leur fécondité.

C’est en Algérie que le phénomène s’est en premier et le plus particulièrement manifesté, l’ICF remontant de 2,4 enfants par femme en 2003 à 3,1 en 2016 (hausse de 30 %). La Tunisie et l’Égypte ont suivi de 2007 à 2014, avec des regains de l’ordre de 15 % (de 2 à 2,3 enfants en Tunisie ; de 3 à 3,4 enfants en Égypte). Le Maroc a fermé la marche, de 2008 à 2012, avec une augmentation très limitée (de 2,5 à 2,6 enfants). Dans les quatre pays, un nouveau mouvement de baisse se dessine, mais le déclin enregistré jusqu’à présent s’avère encore insuffisant pour ramener l’ICF à ses niveaux antérieurs les plus bas. 

Graphique 1. ICF des pays riverains de l’est et du sud de la Méditerranée, 1950-2020 (nombre moyen d’enfants par femme)

Source : DPNU (Division de la population des Nations unies),World Population Prospects: The 2019 Revision.

Chronique d’un rebond annoncé

L’examen des taux de fécondité par âge au moment où l’ICF était au plus bas, puis à son apogée, et plus récemment, se révèle particulièrement instructif (série de graphiques 2). D’une manière générale, le rebond de la fécondité concerne l’ensemble des taux par âge. Dans les quatre pays, toutes les générations de femmes en âge de procréer ont contribué à la remontée de l’ICF, mais plus spécialement les générations âgées de 20 à 29 ans. Ce sont également ces générations jeunes qui, dans le mouvement général de baisse des taux de fécondité par âge, contribuent le plus fortement au déclin actuel de l’ICF.

Série de graphiques 2. Comparaison de trois distributions récentes de taux de fécondité par âge (pour 1000 femmes) en Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Égypte

Sources : Office national algérien de la statistique (ONS), Démographie algérienne 2018 ; Institut national marocain de statistique et d’économie appliquée (INSEA) ; Institut national tunisien de la statistique (INS) ; Programme DHS : Egypt Demographic and Health Survey, 2014.

La variation, dans le même sens, de la quasi-totalité des taux par âge est révélatrice d’une volonté de la majorité des femmes d’influer sur le niveau de leur fécondité et non sur le calendrier de leurs maternités. En raison de sa dimension collective, le rebond des années 2000-2010 est à analyser comme une phase de récupération d’une fécondité qui, du fait des circonstances et d’un environnement socio-économique et / ou politique défavorable, était précédemment tombée trop bas. De même, le déclin récent, parce qu’il implique une majorité de femmes en âge de procréer, est à interpréter comme une phase de détente d’une fécondité précédemment remontée trop haut.

Ce double mouvement de hausse puis de baisse de la fécondité et la participation prépondérante des plus jeunes générations de femmes en âge de procréer sont liés à l’évolution de la nuptialité. Au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Égypte, comme dans tous les pays à population majoritairement musulmane, la descendance se constitue en effet quasi exclusivement dans le cadre du mariage et celui-ci, universel ou presque, est également, sauf contexte particulièrement défavorable, très précoce. L’âge d’entrée en première union marque le début de la vie féconde des femmes. Plus il augmente — situation qui a prévalu jusqu’au début des années 2000 et qui prévaut à nouveau depuis quelques années —, plus il contraint à la baisse la fécondité des jeunes générations ; ne se mariant plus ou plus tardivement, elles retardent la venue de leur premier enfant. L’incidence de cette baisse sur la fécondité générale peut s’avérer limitée si les autres générations de femmes en âge de procréer n’abaissent pas trop leur niveau de fécondité, mais elle peut être plus capitale si les autres générations de femmes réduisent, elles aussi, leur niveau de fécondité car cette simultanéité induit une baisse plus ou moins forte de l’ICF. Quand, au contraire, l’âge d’entrée en première union baisse, la fécondité des jeunes femmes est immédiatement stimulée. Si elle s’accompagne d’une augmentation de la fécondité des autres générations, alors l’ICF croît, plus ou moins fortement selon la vigueur de la croissance des taux par âge, comme observé dans la seconde moitié des années 2000 et au début des années 2010 dans les pays du Maghreb et en Égypte.

Sous l’effet de changements très significatifs au plan politique (destitution de dirigeants, réformes constitutionnelles) et socio-économique (relèvement des minima sociaux et des salaires, accès facilité à des logements de qualité), la nuptialité s’est d’abord très nettement accrue avant de décliner en réaction à une nouvelle dégradation du contexte politique et des conditions de vie [2].

Effet immédiat

Toutes choses égales par ailleurs, associé à une croissance de la population féminine en âge de procréer, un regain de fécondité provoque immédiatement une hausse des naissances. Pendant la période de rebond de leur fécondité, les quatre pays considérés ont tous enregistré une croissance de leur population féminine âgée de 15-49 ans : de + 20 % en Algérie à + 13 % en Égypte, + 4 % au Maroc et + 3 % en Tunisie.

Avec un effet immédiat très variable sur l’évolution du nombre annuel de naissances : si, au Maroc et en Tunisie, les plus hauts niveaux de naissances récemment enregistrés sont toujours restés en deçà des valeurs sommitales antérieures, tel est loin d’être le cas en Égypte, où le maximum de naissances observé en 2016 excède de près de 40 % le précédent maximum historique de 1989, et en Algérie, où l’effectif des nouveau-nés de 2017 dépasse de 20 % celui de 1984 et 1985.

Effets différés

Dans une perspective historique longue, la remontée de la natalité qu’ont récemment connue l’Égypte et l’Algérie paraît lourde d’enjeux à moyen-long terme et n’est pas sans tracasser les autorités de ces pays. Ainsi, en 2014, au plus haut du rebond de la natalité égyptienne, le directeur de la Central Agency for Public Mobilization and Statistics affirmait que la croissance de la population de son pays s’effectuait à un rythme insoutenable et qu’un surcroît d’un million d’Égyptiens tous les six mois était comme un « virus » qu’il convenait de traiter au plus vite.

En Algérie, point de propos officiels de ce type mais, là aussi, la vigueur de la croissance de la population interpelle, sinon inquiète. Pour preuve, l’ONS a récemment élaboré une nouvelle perspective de population résidente sur la période 2018-2040 intégrant le rebond de natalité. Déduite d’une répartition actualisée de la population par sexe et par groupes quinquennaux d’âges, cette perspective combine une hypothèse de déclin de l’ICF de 3 enfants en moyenne par femme en 2018 à 2,4 en 2040, une hypothèse d’espérance de vie à la naissance en hausse de près de cinq ans, portée à 82 ans pour les hommes et 83 ans pour les femmes, et une hypothèse de migration zéro totalement dépourvue de sens pour un pays qui compterait aujourd’hui au moins deux millions de natifs vivant à l’étranger et quelque 250 000 non natifs vivant sur son sol [3]. Cette perspective figure à l’évidence un futurible d’école, mais son mérite est d’illustrer la croissance naturelle de la population : 57,6 millions de résidents en 2040, contre 42,6 millions en 2018, soit une progression de 35 % en 22 ans.

Par comparaison avec les dernières perspectives de population des Nations unies (graphique 3), celle de l’ONS apparaît plus distante de la variante zéro migration (55,9 millions) — qui anticipe un déclin à peine plus prononcé de la fécondité (ICF = 2,3 enfants en moyenne par femme en 2040) et des gains de durée de vie moyenne un peu plus faibles (plus ou moins quatre ans pour les hommes et les femmes) — que de la variante haute (58,4 millions) — qui ne diffère de la précédente que par une réduction supposée beaucoup plus faible de la fécondité (ICF égal à 2,8 enfants en moyenne par femme en 2040).

Graphique 3. Population totale estimée et projetée selon plusieurs variantes en Algérie, 1990-2040

Sources : ONS, Démographie algérienne 2018 ; et DPNU, World Population Prospects: The 2019 Revision.

La perspective de l’ONS n’est pas à un horizon suffisamment éloigné pour révéler la pleine ampleur des mouvements qui vont affecter la pyramide des âges au fil de la montée en âge des baby-boomers jusqu’à leur disparition, mais ce qu’elle en dévoile déjà est fort instructif (tableau 1).

Tableau 1. Population totale et par grands groupes d’âges de l’Algérie, estimée en 2018 et projetée en 2030 et 2040

Source : ONS, Démographie algérienne 2018.

Les générations du baby-boom, qui composaient en 2018 l’essentiel du groupe des moins de 20 ans, constitueront en 2040 l’essentiel du groupe des 20-39 ans qui, par rapport à 2030, aura grossi de près de trois millions d’unités, les individus nés durant la décennie 2000 s’étant substitués à ceux, nettement moins nombreux, nés durant les années 1990. Moins fécondes, l’ICF ayant alors atteint par hypothèse son niveau le plus bas, mais plus nombreuses à être dans les âges de procréation maximale, ces mêmes générations des années 2000 pourraient également faire qu’en 2040 le groupe des moins de 20 ans représente encore l’équivalent de 94 % de son homologue de 2030. En 2040, les survivants du baby-boom contribueront non seulement à renforcer le nombre d’actifs potentiels (les 20-59 ans, qui pourraient croître de 22,8 millions en 2018 à 26 millions en 2030 et 30,1 millions en 2040), mais encore à éviter que celui des personnes en formation initiale ne diminue trop.

Former un peu moins d’individus (mais les former sans doute plus longtemps) et, simultanément, mettre au travail un bon tiers d’individus en plus et garantir un niveau de vie décent à une population âgée (60 ans ou plus) multipliée par 2,5, l’équation pourrait s’avérer très vite insoluble pour les autorités algériennes si les frontières devaient rester fermées à la migration. Or, la tendance actuelle — forte — au repli sur eux-mêmes des pays traditionnels d’accueil laisse à penser que l’ouverture de ces dernières pourrait se réduire. Son récent baby-boom conduira-t-il l’Algérie dans la même impasse démographique que l’Égypte [4] ?



[1] L’ICF est la somme des taux de fécondité par âge d’une période donnée, généralement une année civile. Il mesure le nombre d'enfants qu'aurait une femme tout au long de sa vie, si les taux de fécondité observés pendant la période considérée à chaque âge demeuraient inchangés.

[2] En baisse au Maroc (325 000 en 2011, 307 000 en 2013, 280 000 en 2016 ; INSEA), le nombre de mariages est passé : de quelque 180 000 en 2000 à 390 000 en 2014 et 330 000 en 2018 en Algérie (ONS) ; de 523 000 en 2006 à 953 000 en 2014 et 912 000 en 2017 en Égypte (CAPMAS, Central Agency for Public Mobilization and Statistics) ; de 77 000 en 2007 à 110 000 en 2013 et 95 000 en 2017 en Tunisie (INS).

[3]Source :Migrant Stock by Origin and Destination, Nations unies, 2019.

[4] Voir Billion Didier et Parant Alain, « L’Égypte, un géant au bord de la rupture », Futuribles, n° 438, septembre-octobre 2020, p. 69-90.

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