Note de veille

Recherche, sciences, techniques - Santé

Réalité virtuelle contre douleurs réelles

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L’industrie pharmaceutique risque de subir bientôt une concurrence nouvelle, des anxiolytiques, antidouleurs, anesthésiants commençant à être remplacés par des applications des réalités virtuelles (RV) et augmentées (RA) [1]. Les études de marché annoncent une croissance rapide de ces applications (graphique ci-après). Le SA-Business Research & Consulting Group répertorie déjà une trentaine de sociétés proposant des matériels et des logiciels médicaux exploitant RV et / ou RA, beaucoup américaines, comme Immersive Touch ou 3D Systems, mais aussi Philips Healthcare, le canadien CAE Healthcare, Surgical Science Sweden AB et Dassault Systems. Après trois décennies de recherche presque uniquement publique, on arrive au stade commercial, constate Simon Richir (LAMPA, Laboratoire angevin de mécanique, procédés et innovation, Laval). Ces sociétés proposent de lutter contre les anxiétés, la douleur, d’assister des interventions médicales, des patients en fin de vie, de diagnostiquer des maladies neurodégénératives comme Parkinson, Alzheimer ou la sclérose en plaques [2].

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Kalorama Information, Research and Market, Grand View Research et le SA-Business Research & Consulting Group s’accordent à prévoir une croissance rapide des marchés des réalités virtuelles et augmentées pour la santé.

 

*Healthcare Augmented & Virtual Reality Market Worth $5.1 Billion by 2025, Grand View Research, mai 2017. URL : http://www.grandviewresearch.com/press-release/global-augmented-reality-ar-virtual-reality-vr-in-healthcare-market. Consulté le 2 octobre 2017.
**Global Healthcare Virtual Reality & Augmented Reality Systems Market Assessment & Forecast: 2016 - 2020, SA-Business Research & Consulting Group, mai 2016. URL : https://www.reportbuyer.com/product/3862981/global-healthcare-virtual-reality-and-augmented-reality-systems-market-assessment-and-forecast-2016-2020.html. Consulté le 2 octobre 2017.
***« Global Healthcare Virtual Reality & Augmented Reality Systems Market - Forecast to Grow to $2,582.1 Million By 2020 - Research and Markets », Research and Markets, 30 mai 2016. URL : http://www.prnewswire.com/news-releases/global-healthcare-virtual-reality--augmented-reality-systems-market---forecast-to-grow-to-25821-million-by-2020---research-and-markets-300276549.html. Consulté le 2 octobre 2017.
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La réalité virtuelle au service de la chirurgie

Les États-Unis ont été les précurseurs de l’utilisation de la réalité virtuelle en médecine, notamment pour soulager les vétérans du Viêt-nam ; ils gardent la première place comme acteur et marché. Mais des compétences importantes existent en Europe. C’est en France que pour la première fois, en janvier 2016, une tumeur cérébrale a été opérée sur un patient éveillé équipé d’un casque de réalité virtuelle, au CHU (centre hospitalier universitaire) d’Angers [3]. Ce CHU pratique la chirurgie éveillée du cerveau pour l’ablation de tumeurs cérébrales inopérables sous anesthésie générale. Le neurochirurgien repère les réseaux du langage ou de la motricité, aidé par les indications du patient. À présent, l’équipement de celui-ci en lunettes de RV Oculus 3D le détend et permet au chirurgien de tester des fonctions cérébrales complexes comme la prise de décision, et de surveiller l’évolution du champ visuel pour ne pas l’altérer.

Mélanie Péron (Bliss) [4] développe une application sur smartphone exploitée en janvier 2017 à la clinique Victor Hugo du Mans pour une biopsie ostéo-médullaire sans recours au gaz MEOPA (mélange équimolaire oxygène protoxyde d’azote). Une étude est menée, explique le docteur Katell Le Du, auprès de 126 patients, au Mans, à Bordeaux, Dijon et Strasbourg, pour vérifier si la combinaison casque et anesthésie locale peut réduire l’usage de ce gaz hilarant [5].

La réalité virtuelle pour lutter contre les troubles mentaux

Daniel Freeman (université d’Oxford) a analysé 285 études sur le recours à la RV en santé mentale. Les résultats contre « l’anxiété sociale, les phobies et les syndromes post-traumatiques sont très convaincants. Les traitements en réalité virtuelle donnent rapidement des améliorations durables [6]. »

Pionnier dans le domaine des phobies, Stéphane Bouchard (Laboratoire de cyberpsychologie de l’UQO, université du Québec en Outaouais) explique que « les technologies se sont démocratisées, on peut avoir un appareil de RV à 700 ou 800 dollars [canadiens] et un logiciel sur les troubles d’anxiété pour 5 000 dollars. On peut soigner une panoplie de maladies mentales, de la dépendance au jeu jusqu’aux troubles alimentaires [7]. » La clinique InVirtuo, au Québec, utilise les travaux de l’UQO. Des hôpitaux à Paris, Lyon, Bordeaux, exploitent la RV contre les phobies et les angoisses. Fanny Levy (La Pitié Salpêtrière) décrit des étapes nécessaires : examen par un médecin psychiatre, confrontations progressives à ses peurs du patient équipé d’un casque de réalité virtuelle en trois dimensions (3D), avec suivi par un médecin sur un écran en 2D. Les améliorations apparaissent vers le tiers d’un programme de 12 séances, avec seulement trois patients réfractaires en trois ans.

Isabelle Viaud-Delmon [8], à l’IRCAM (Institut de recherche et coordination acoustique / musique, Centre Pompidou), explore aussi les applications dans le domaine acoustique, notamment aux acouphènes.

La RV est mobilisée contre l’anorexie dans une clinique de Vérone [9], tandis qu’un hôpital militaire de Brest [10] aide à moins souffrir du mal de mer et à rester opérationnel. La société Virtualis [11], en liaison avec le CHU de Charleroi, traite le vertige, le mal des transports ou de mer avec un casque Oculus et aurait équipé plus de 120 cabinets.

La réalité virtuelle pour rééduquer

L’entreprise MindMaze utilise la RV pour rééduquer les membres supérieurs après des accidents vasculaires cérébraux (AVC) [12]. Créée en 2011 à Lausanne par l’Indien Tej Tadi, elle est devenue l’an dernier la première licorne [13] suisse par une croissance foudroyante.

L’université de Duke (Caroline du Nord) emploie la RV pour rendre aux paraplégiques l’usage partiel de leurs jambes [14]. Elle fait oublier en partie la douleur, avec des applications en dentisterie ou lors d’opérations chirurgicales.

Le champ des applications est très large. Ainsi, à Laval, Abdelmajid Kadri du LAMPA prépare-t-il des simulateurs pour que grand public et professionnels de la santé comprennent mieux le vécu d’un handicapé en fauteuil roulant ou d’un malvoyant face à la vie quotidienne. Il étudie des outils de rééducation cognitive pour aider les autistes à apprendre une communication non verbale ou les personnes victimes d’un AVC à recouvrer des capacités cognitives. Il imagine également des plates-formes permettant aux différents spécialistes concernés de construire une vision commune grâce à un avatar virtuel du patient.

Risques de dérapage ?

Des scénarios noirs sont à envisager. Les applications passent des hôpitaux aux cabinets privés, elles atteindront l’automédication et le marché des loisirs. Utilisés sans précaution, les outils d’accoutumance progressive aux facteurs de phobies, déclencheront des paniques. La commercialisation à grande échelle d’applications des RV et RA renouvellera-t-elle le cinéma d’horreur ou produira-t-elle des horreurs ? Comme toujours, le discernement et des États de droit à la fois forts et compétents sont essentiels.



[1]Portnoff André-Yves, « Réalités virtuelle et augmentée : décollage imminent », Analyse prospective, n° 189, 24 mars 2016, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/document/realites-virtuelle-et-augmentee-decollage-imminent/. Consulté le 2 octobre 2017.

[2]Labbé Pierrick, « Réalité virtuelle et médecine : comment la VR révolutionne les soins et les thérapies », RealiteVirtuelle.com, 3 juillet 2017. URL : http://www.realite-virtuelle.com/realite-virtuelle-medecine-vr-soins-2906. Consulté le 2 octobre 2017.

[3] Communiqué ESIEA-CHU-Angers du 15 février 2016.  URL : https://www.esiea.fr/wp-content/uploads/2016/02/CP-Projet-CERVO-ESIEA-CHU-15022016.pdf. Consulté le 2 octobre 2017. Le projet CERVO (Chirurgie éveillée sous réalité virtuelle dans le bloc opératoire) associe le CHU d’Angers et le site de l’ESIEA (École supérieure d’informatique, électronique, automatique ) à Laval, où Évelyne Klinger dirige l’axe de recherche «Interactions numériques santé-handicap ».

[4] Voir le site Internet  http://www.bliss-project.com

[5]Labbé Pierrick, « Le Mans : une cyber-thérapie pour oublier la douleur », RealiteVirtuelle.com, 23 décembre 2016. URL : https://www.realite-virtuelle.com/mans-realite-virtuelle-douleur-2312. Consulté le 2 octobre 2017.

[6]Bastien L. « Psychothérapie VR – La réalité virtuelle pour soigner la santé mentale », RealiteVirtuelle.com, 28 mars 2017. URL : https://www.realite-virtuelle.com/psychotherapie-vr. Consulté le 2 octobre 2017.

[7]Léouzon Roxane, « Des thérapies par la réalité virtuelle », Métro (Montréal), 24 novembre 2016. URL : http://journalmetro.com/actualites/national/1055515/des-therapies-par-la-realite-virtuelle/. Consulté le 2 octobre 2017.

[8]Viaud-Delmon Isabelle, « Les effets de soin du virtuel », Sciences croisées, n° 7-8 « Soin de l’âme », janvier 2011. URL : http://sciences-croisees.com/N7-8/pro/Viaud-Delmon.pdf. Consulté le 2 octobre 2017.

[9] « VR e psicologia clinica: campi applicativi », Idego, 1er mars 2017. URL : http://www.idego.it/virtual-reality/vr-psicologia-clinica/. Consulté le 2 octobre 2017.

[10]Labbé Pierrick, « Nauticaa : un simulateur en réalité virtuelle pour apprivoiser le mal de mer », RealiteVirtuelle.com, 23 mars 2017. URL : https://www.realite-virtuelle.com/nauticaa-mal-de-mer-vr-2303. Consulté le 2 octobre 2017.

[11]  « Virtualis a déjà soigné plus de 5 000 patients ! », Vroom, 26 mars 2016. URL : https://www.vrroom.buzz/fr/actu-vr/produits/virtualis-deja-soigne-plus-de-5000-patients. Consulté le 2 octobre 2017.

[12]Maillard Christelle et Peca Servan, « MindMaze ne va pas quitter la Suisse », Le Temps, 3 décembre 2016. URL : https://www.letemps.ch/economie/2016/12/03/mindmaze-ne-va-quitter-suisse. Consulté le 2 octobre 2017.

[13] Les licornes sont des start-ups à forte croissance dépassant en valeur le milliard de dollars US. Il y en a 215 dans le monde, surtout américaines. La France en compte deux (Blablacar et OVH) ; la Suisse en a une de plus depuis cette année, la fintech Avaloq.

[14] « Paraplegics Take a Step to Regain Movement », Duke Today, 12 août 2016. URL : https://today.duke.edu/2016/08/paraplegics-take-step-regain-movement. Consulté le 2 octobre 2017.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 17/11/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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