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Quand l’automatisation des tâches rattrape et menace les cols blancs

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Adieu comptables ? Adieu opérateurs des centrales de réservation hôtelière ? Adieu le contrôle visuel des pièces en usine effectué par un opérateur ? Jusqu’où l’intelligence artificielle ira-t-elle dans le remplacement du travail humain ?

Ces interrogations sont liées à l’apparition du phénomène RPA (Robotic Process Automation ou automatisation des processus robotisés), dans lequel le système apprend la liste des tâches à automatiser en observant le comportement d’humains, notamment grâce à l’utilisation de formes relativement simples d’intelligence artificielle. Ces technologies ont l’avantage d’être peu coûteuses et faciles d’utilisation. Elles sont surtout compatibles avec les systèmes qui exécutent et prennent en charge les applications spécifiques de l’entreprise : les serveurs, les ordinateurs centraux et les autres systèmes qui gèrent les données. Elles garantissent une réduction des coûts de fonctionnement à court terme sans devoir se lancer dans des investissements lourds dont l’amortissement s’effectue sur des durées longues. La pandémie de Covid-19 a augmenté l’intérêt des entreprises pour ces techniques : Gartner, entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine des techniques avancées, prévoit une augmentation des investissements en RPA de 20 % en 2021 contre 12 % en 2020.

Dans une étude consacrée au développement de ces techniques, laBrookings Institution a établi une liste des caractéristiques des tâches pour lesquelles ces formes faibles d’intelligence artificielle peuvent déjà se substituer dans une certaine proportion à l’homme : elles concernent la planification, l’apprentissage, le raisonnement, la résolution de problèmes, la perception ou la prédiction. Officiellement désignées au moment de leur mise en place comme des technologies qui vont permettre de décharger les travailleurs des tâches les plus ingrates pour leur permettre de se concentrer sur les travaux les plus conceptuels et les plus riches de sens, l’expérience montre qu’elles commencent à détruire l’emploi de catégories jusqu’à présent épargnées. Sur la base des déploiements déjà effectués aux États-Unis, l’étude conclut que les travailleurs les plus menacés sont les mieux rémunérés et les plus instruits occupant des postes techniques et de supervision, souvent des hommes, blancs ou asiatiques-américains et, parmi ceux-ci, les professionnels en milieu de carrière.

Ces nouvelles techniques de travail font-elles dès aujourd’hui sentir leurs effets sur l’emploi ? Un article de Daron Acemoglu et Pascual Restrepo apporte des éléments de réponse.

Ces auteurs ont étudié les phénomènes d’attrition des emplois composés de tâches unitaires répétitives (typiquement dans l’industrie manufacturière [1]) sous la double influence de leur délocalisation vers des pays à bas coût de main-d’œuvre et de leur automatisation. Une partie de la part dévolue au travail a été remplacée par du capital mobilisé par la robotisation. Ce phénomène est constant depuis le début de la révolution industrielle et a eu tendance à s’accélérer depuis le début du XXe siècle. Il a aussi eu jusqu’à présent pour conséquence d’augmenter fortement la productivité, mais aussi de nécessiter la création de nouvelles tâches, elles-mêmes créatrices d’emplois. Selon la formule des auteurs, « la technologie déplace et réinstalle [displaces and reinstates] la main-d’œuvre ». C’est ainsi qu’au cours des dernières décennies, on a assisté à la création de nouveaux emplois dans les services, en particulier dans les services à la personne. Ces derniers ont la particularité d’être non routiniers en ce sens qu’ils demandent une adaptation permanente du fournisseur au consommateur pour des prestations dans lesquelles la relation humaine est importante. Ces prestations sont en outre souvent techniquement difficiles à automatiser à un coût compatible avec la concurrence de la main-d’œuvre.

Pour autant, l’automatisation a gagné les services et un certain nombre d’emplois de « cols blancs » ont disparu avec les guichets et l’apparition de distributeurs automatiques plus ou moins « intelligents » dans les banques, mais aussi dans la petite restauration (sandwiches, boissons) : on est là en plein dans la RPA évoquée au début de cet article.

Daron Acemoglu et Pascual Restrepo mettent en évidence un phénomène survenu à la fin des années 1980 aux États-Unis (mais cette tendance de faible augmentation de la productivité est générale dans les pays développés) : contrairement aux périodes précédentes, alors que l’automatisation s’accélère, la productivité n’augmente plus que faiblement et la création d’emplois dans les nouvelles activités générées par cette automatisation marque le pas, en même temps que les salaires stagnent, voire régressent (les nouveaux emplois dans les services étant plus mal payés que les emplois détruits dans l’industrie). Les auteurs identifient deux raisons fondamentales pour lesquelles l’équilibre entre l’automatisation et les nouvelles tâches a changé :

— Une raison per se qui ferait que l’automatisation devient plus facile (par exemple grâce aux progrès des technologies de l’information et de la communication) alors que la création de nouvelles tâches serait plus difficile parce que l’innovation marque le pas.

— Une deuxième liée aux politiques économiques : la fiscalité favorise l’investissement dans l’automatisation (à travers la défiscalisation ou l’amortissement) et les entreprises liées aux nouvelles technologies ont pris une grande importance dans le développement de l’économie (en tant que centres de ressources pour les autres entreprises) ; idéologiquement, ces entreprises technologiques sont réticentes au développement de l’emploi (cf. la volonté de Tesla d’automatiser entièrement ses chaînes de production).

Les auteurs concluent que si cette évolution n’est pas inéluctable, puisque en partie contingente à des décisions politiques, elle pourrait se poursuivre, voire s’accélérer dans les années ou les décennies à venir. Sans pour autant qu’on aboutisse au spectre d’une automatisation totale réduisant les travailleurs à un chômage généralisé. La RPA est promise à un bel avenir, les choses s’annoncent plus compliquées pour l’emploi.



[1] Voir notamment, antérieurement dans Vigie : « L’emploi au péril de l’automatisation ? » ou « La polarisation des marchés du travail » (NDLR).

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Cet article est en accès libre jusqu'au 28/05/2021. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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