Note de veille

Éducation - Recherche, sciences, techniques

Optimiser l’éducation grâce à l’intelligence artificielle ?

Par

Squirrel AI, une entreprise technologique chinoise, développe depuis 2014 une solution éducative sur la base d’algorithmes autoapprenants (machine learning). Ces algorithmes s’adaptent en continu au profil de l’élève, au fur et à mesure que ce dernier complète les exercices proposés par le logiciel, lui façonnant ainsi un parcours éducatif personnalisé et adapté à ses compétences. Grâce à l’analyse des données en temps réel et à l’itération permanente sur les progrès ou les faiblesses de l’étudiant, Squirrel AI se dit 5 à 10 fois plus performant qu’un enseignant traditionnel (entendre « humain »). L’entreprise souhaite effectivement remplacer les professeurs avec son outil. Son objectif est ainsi de répondre à la fois aux inégalités d’accès à l’éducation (avec une telle solution, n’importe qui pourrait, en principe, avoir accès à des leçons depuis son domicile, à partir du moment où il bénéficie d’un ordinateur connecté) et au déficit de personnalisation de l’enseignement dans le système scolaire actuel, qui génère, lui aussi, des inégalités entre les élèves, en fonction de leur capacité à s’adapter.

La volonté d’améliorer l’éducation grâce à des outils numériques ne date pas d’hier. Elle apparaît avec les premiers ordinateurs, dans les années 1970. Mais Squirrel réussit un double passage d’échelle :

— Parce qu’il est constant et évolutif, le diagnostic du niveau de l’élève est sans cesse amélioré, ce qui est sans commune mesure avec les applications précédentes, plus statiques.

— Par ailleurs, chaque matière traitée (mathématique, langues, etc.) est divisée en « points de connaissance », sortes d’étapes clefs qui permettraient une meilleure intégration des différents concepts par l’étudiant, selon l’entreprise. Son fondateur a ainsi développé le concept pédagogique des « nanoscale knowledge components ». Il peut ainsi y avoir jusqu’à 10 000 composants pour les thématiques les plus complexes. Par comparaison, on en trouverait seulement 3 000 dans un manuel scolaire classique sur le même thème.

— Si la méthode est aujourd’hui propre à Squirrel AI et n’a pas été démontrée de manière indépendante et à grande échelle, les résultats communiqués dans les médias sont toutefois impressionnants. En effet, l’entreprise se développe massivement sur le territoire chinois avec, dans le viseur, de nouveaux marchés aux États-Unis et en Europe. En seulement cinq ans, Squirrel a ouvert 2 000 centres d’apprentissage en Chine, dans 200 villes différentes, avec plus d’un million d’étudiants inscrits, et a levé plus de 180 millions de dollars US.

Plusieurs éléments expliquent un tel succès :

— La nouvelle méthode d’apprentissage et de suivi personnalisé qui, si son efficacité reste à démontrer de manière systématique, indépendante et à grande échelle, impressionne et constitue un fort atout marketing de Squirrel AI.

— La politique d’investissement de la Chine qui, à l’échelle nationale, encourage les financeurs à soutenir tous les projets en lien avec l’intelligence artificielle. Les déductions d’impôts et autres incitations gouvernementales à placer son argent dans les start-ups innovantes du pays participent d’une stratégie plus globale visant à se placer à la tête des nations les plus avancées technologiquement dans le monde.

— Par ailleurs, la concurrence dans l’accès aux études supérieures en Chine est extrêmement intense : jusqu’à 10 millions d’élèves par an espèrent entrer à l’université, sont classés et obtiennent (ou non) leurs vœux en fonction de leurs résultats. Il y a donc là un marché à fort potentiel pour accompagner les étudiants les plus en difficulté qui souhaitent toutefois suivre un cursus supérieur.

— Enfin, le rapport à la donnée reste culturellement différent en Chine, d’une part en raison de la taille de la population, qui permet d’agréger beaucoup plus d’éléments, d’autre part parce que les citoyens sont plus enclins à céder une part de leur vie privée en échange de bénéfices aussi valorisés que la performance académique.

Toutefois, malgré l’expansion rapide et impressionnante de Squirrel, rien ne garantit que cette dernière se maintiendra. En effet, l’entreprise, au lieu de révolutionner les manières d’apprendre, pourrait en réalité se heurter aux nouveaux besoins des individus dans le domaine de l’éducation. À l’heure où l’intelligence artificielle, précisément, est en mesure de couvrir de plus en plus de tâches auparavant réservées aux humains, les étudiants (et futurs travailleurs) pourraient rechercher un apprentissage basé sur les qualités d’échange, de communication et de créativité, plutôt que sur la mémorisation de concepts comme le propose Squirrel. Le gouvernement chinois n’est d’ailleurs pas insensible à cette évolution, puisqu’il a publié en février 2019 une série de lignes directrices pour enjoindre les écoles à se concentrer sur l’éducation artistique, physique et morale, et moins sur les examens et les tests. Les concurrents de Squirrel, comme Alo7, entreprise qui a elle aussi développé des solutions d’apprentissage sur la base du numérique et de l’IA, se saisissent de cette part de marché, en insistant sur les compétences générales, relationnelles…, de leurs élèves, plutôt que sur les performances aux examens, encore centrés sur l’évaluation de connaissances.

Quelle que soit la voie suivie par la Chine, le positionnement de ses entreprises dans le secteur est une évolution à suivre dans la mesure où elle est à même d’influencer les pratiques éducatives dans d’autres pays, y compris en Europe. Les Chinois ne sont, bien entendu, pas les seuls à tester les différentes possibilités offertes par l’IA pour faire progresser les méthodes pédagogiques. Preuve en est la grande initiative « Intelligence artificielle, inclusion et développement des capacités des élèves », portée par l’association #Leplusimportant [1] en France. Grâce à un rapport coconstruit avec les professionnels de l’éducation publié à l’automne 2019, l’association cherche à influencer la décision publique dans ce domaine, pour encourager l’État à investir dans des outils numériques. Mais ici, l’ambition affichée est de fournir de nouveaux moyens aux enseignants et non de les remplacer.

Car c’est bien une des questions que pose Squirrel AI : quel rôle pour l’humain dans l’éducation des générations à venir ? Où devront être placées les priorités : dans la performance d’un apprentissage millimétré et systématisé ? Ou dans la valorisation des échanges humains ? Par ailleurs, comment assurer une supervision transparente et efficace des algorithmes qui composent ces nouvelles solutions pédagogiques ? S’ils servent à constituer le socle de connaissances initiales de futurs adultes citoyens, ne faut-il pas discuter collectivement de leur pertinence ? Si ce genre d’offres doit se populariser à l’international, et en France, est-on prêt à déléguer les méthodes d’apprentissage des enfants à des acteurs privés, étrangers qui plus est ? Les entreprises chinoises pratiquent, comme à leur habitude, une stratégie de développement commercial incisive et ambitieuse. Les autres pays seront-ils en mesure d’y répondre en consolidant leurs propres modèles ? Au-delà des opportunités de croissance d’un marché de l’éducation, se posent de vraies questions sur la transmission des connaissances et des savoirs au sein d’une société.


[1] Florian Forestier, directeur des études de l’association, est aussi un contributeur régulier à Futuribles sur les notions d’intelligence artificielle notamment.

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 18/04/2020. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer