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Lutte contre l’antibiorésistance, une urgence

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Les bactéries résistantes aux antibiotiques (ou superbactéries) sont responsables de 50 000 décès chaque année aux États-Unis et en Europe réunis [1] (près de 6 000 décès par an en France selon le ministère de la Santé). Selon un récent rapport de l’OCDE [2], les infections à superbactéries pourraient tuer 2,4 millions de personnes en Europe, en Amérique du Nord et en Australie au cours des 30 prochaines années si les taux de résistance aux antimicrobiens évoluent conformément aux projections. En somme, si rien ne bouge, le monde se dirige, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), vers une ère post-antibiotique dans laquelle les infections courantes recommenceront à tuer.

L’efficacité remarquable des antibiotiques a motivé leur utilisation massive et répétée en santé humaine et animale (plus de la moitié des antibiotiques produits dans le monde sont destinés aux animaux), avec des traitements parfois trop courts, trop longs ou à posologie inadaptée. Cela a créé une pression de sélection sur les populations bactériennes, entraînant l’apparition de souches résistantes (voir schéma ci-dessus). Ponctuelles au départ, ces résistances sont devenues massives et préoccupantes, certaines souches étant devenues multirésistantes, voire totorésistantes (c’est-à-dire résistantes à quasiment tous les antibiotiques disponibles) (voir encadré ci-dessous). Dans ce dernier cas, la médecine se trouve dans une impasse thérapeutique : il n’y a plus de solution pour lutter contre l’infection [3].

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Douze familles de bactéries qui menacent la santé humaine

En 2017, l’OMS a publié la liste des 12 familles de bactéries les plus dangereuses pour l’homme. Ces agents pathogènes prioritaires, qui ont tous la particularité de résister aux antibiotiques, sont classés en trois catégories selon leur niveau de priorité. La priorité moyenne recense trois familles : l’Haemophilus influenzae (à l’origine d’infections telles les otites) ; Streptococcus pneumoniaele (pneumocoque responsable des méningites et des pneumonies) ; et les Shigella (provoquant dysenterie et autres infections intestinales). La catégorie « priorité élevée » compte six familles de bactéries, parmi lesquelles le staphylocoque doré causant des pneumonies ou des infections cutanées ; l’Helicobacter pylori, causant des ulcères de l’estomac ; la Neisseria gonorrhoeae, responsable de la gonorrhée et les salmonelles. La catégorie « priorité critique » regroupe des bactéries multirésistantes comme les Pseudomonas, les Acinetobacter et les entérobactéries, qui peuvent provoquer des infections sévères, souvent mortelles, telles que des infections sanguines et des pneumonies, et inquiètent beaucoup les hôpitaux et maisons de retraite : ces trois agents pathogènes sont les plus résistants aux antibiotiques, même les plus récents (troisième génération).

Source : « L’OMS publie une liste de bactéries contre lesquelles il est urgent d’avoir de nouveaux antibiotiques », OMS, 27 février 2017. URL : https://www.who.int/fr/news-room/detail/27-02-2017-who-publishes-list-of-bacteria-for-which-new-antibiotics-are-urgently-needed. Consulté le 18 avril 2019.

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Certes, la mortalité liée à l’antibiorésistance peut paraître relativement faible, comparée par exemple à celle du cancer (dont le taux de mortalité est de 156 pour 100 000 habitants aux États-Unis en 2016, quand l’OCDE table sur un taux de 9 pour 100 000 pour l’antibiorésistance à l’horizon 2050), mais elle représentait, en 2015, un impact « comparable à l’effet cumulé de la grippe, de la tuberculose et du virus du sida », selon une étude publiée dans la revue The Lancet Infectious Diseases [4].

L’Europe du Sud est particulièrement exposée : l’Italie, la Grèce et le Portugal devraient se placer en tête des pays de l’OCDE affichant les taux de mortalité due à la résistance aux antimicrobiens les plus élevés (graphique), tandis que les États-Unis, l’Italie et la France déploreraient les taux de mortalité les plus élevés en valeur absolue, avec presque 30 000 décès par an dus à la résistance aux antimicrobiens rien qu’aux États-Unis d’ici à 2050.

Selon ce rapport de l’OCDE, les complications engendrées par la résistance aux antimicrobiens pourraient coûter aux services de santé des 33 pays considérés environ 3,5 milliards de dollars US PPA par an, jusqu’en 2050.

Pourtant, toujours selon l’OCDE, trois décès sur quatre dus à ces infections pourraient être évités à l’aide de mesures simples, telles que des incitations à se laver les mains et un emploi plus raisonné des antibiotiques. Une stratégie déterminée de lutte contre la résistance aux antimicrobiens articulée autour de cinq piliers — encourager une meilleure hygiène, mettre fin à la surprescription d’antibiotiques, administrer aux patients des tests de diagnostic rapide pour déterminer s’ils sont atteints d’infections virales ou bactériennes, reporter la prescription d’antibiotiques et organiser des campagnes de sensibilisation dans les médias — pourrait endiguer la prolifération des superbactéries et sauver entre 35 000 et 38 000 vies par an dans les 33 pays couverts par l’analyse. Les investissements consacrés à ces mesures (qui ne coûteraient pas plus de 2 dollars US par personne et par an) seraient amortis en une année et aboutiraient à l’économie de 4,8 milliards dollars US par an selon l’OCDE.

Pour combattre la résistance, il faut donc améliorer la prévention des infections et l’usage approprié des antibiotiques chez l’homme comme chez l’animal [5], de même que l’usage rationnel des nouveaux antibiotiques qui seront mis au point à l’avenir. Mais au-delà de la prévention — indispensable — il est aussi essentiel d’intensifier la recherche-développement dans ce domaine. Or, on déplore aussi un vrai manque d’investissement des laboratoires dans le secteur des médicaments antibiotiques [6], bien moins rentable que d’autres secteurs du médicament.

D’une certaine manière, on est dans une configuration du serpent qui se mord la queue puisque les entreprises hésitent d’autant plus à investir des millions d’euros que la consigne est de limiter la prescription pour lutter contre l’antibiorésistance : quel intérêt à financer un produit qui ne sera utilisé qu’en dernier recours ? Au final, le coût de développement est trop élevé par rapport aux profits potentiels. Et pourtant, des pistes existent comme en témoigne une étude récente portant sur une nouvelle variété de bactérie n’ayant encore jamais été répertoriée (Streptomyces sp. Myrophorée), présente dans le sous-sol de la région de Boho en Irlande du Nord, qui contiendrait une variété de groupes de gènes associés à un véritable arsenal d’armes et de boucliers microbiens, efficace contre quatre des six principaux agents pathogènes résistants aux antibiotiques [7].

C’est sans doute là que les politiques de santé, voire la planification (rappelons que le prochain programme de recherche Horizon Europe est à l’étude pour la période 2021-2027), doivent intervenir, pour faire en sorte qu’en dépit de l’absence de tout intérêt marchand, on ne délaisse pas la recherche, et surtout le développement de nouveaux antibiotiques. À cet égard, l’annonce par la France, en novembre dernier, du lancement d’un programme prioritaire de recherche dédié à la lutte contre la résistance aux antibiotiques, doté de 40 millions d’euros [8], constitue un signe encourageant.



[1]O’Neill Jim (rapp.), Review on Antimicrobial Resistance: Tackling Drug-Resistant Infections Globally, gouvernement britannique, mai 2016. URL : https://amr-review.org/sites/default/files/160525_Final%20paper_with%20cover.pdf. Consulté le 18 avril 2019.

[2]Stemming the Superbug Tide: Just A Few Dollars More, Paris : OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), 2018. URL : http://www.oecd.org/health/stemming-the-superbug-tide-9789264307599-en.htm. Consulté le 18 avril 2019.

[3]Source : « Résistance aux antibiotiques. Un phénomène massif et préoccupant », INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale). URL : https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/resistance-antibiotiques. Consulté le 18 avril 2019.

[4]Cassini Alessandro et alii, « Attributable Deaths and Disability-adjusted Life-years Caused by Infections with Antibiotic-resistant Bacteria in the EU and the European Economic Area in 2015: A Population-level Modelling Analysis », The Lancet Infectious Diseases, 5 novembre 2018. URL : https://www.thelancet.com/journals/laninf/article/PIIS1473-3099(18)30605-4/fulltext. Consulté le 18 avril 2019.

[5] Notons à cet égard la réussite du plan Écoantibio 2012-2016, qui a permis en France de réduire de 37 % l’exposition des animaux aux antibiotiques. Voir « Plan Écoantibio : baisse de 37 % de l’exposition des animaux aux antibiotiques », Alim’agri, 6 octobre 2017. URL : https://agriculture.gouv.fr/plan-ecoantibio-baisse-de-37-de-lexposition-des-animaux-aux-antibiotiques. Consulté le 18 avril 2019.

[6]Meloche-Holubowski Mélanie, « Les antibiotiques, oubliés par l’industrie pharmaceutique », Radio-Canada, 28 février 2018. URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1083952/antibiotique-resistance-industrie-pharmaceutique-medicament-vaccins-profits. Consulté le 18 avril 2019.

[7]Terra Luciana et alii, « A Novel Alkaliphilic Streptomyces Inhibits ESKAPE Pathogens », Frontiers in Microbiology, 16 octobre 2018. URL : https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fmicb.2018.02458/full. Consulté le 18 avril 2019.

[8] Voir le communiqué du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, 14 novembre 2018. URL : http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid136085/lancement-d-un-programme-prioritaire-de-recherche-de-40-millions-d-euros-pour-lutter-contre-la-resistance-aux-antibiotiques.html. Consulté le 29 avril 2019.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 13/06/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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