Note de veille

Population - Santé

L’overdose, nouveau fléau des pays riches ?

Par

En 2015, selon selon l’UNODC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), environ 5 % de la population mondiale ont consommé de la drogue au moins une fois. Près de 30 millions des consommateurs (11 %) souffrent de désordres associés et 200 000 en sont décédès [1]. La croissance modérée de ces chiffres au niveau mondial dissimule des progressions beaucoup plus rapides dans certains pays.

Ainsi, les États-Unis représentent à eux seuls un quart des décès mondiaux liés aux drogues. Le nombre d’overdoses y a été multiplié par trois depuis 15 ans chez les 25-64 ans, soit plus d’un demi-million de décès sur la période [2]. En 2016, près de 60 000 Américains sont décédés d’une overdose, soit six fois plus qu’en 1980, selon des données provisoires calculées par The New York Times (sachant que la population a augmenté de 40 % au cours de cette période). Les décès par overdose auraient augmenté de 19 % entre 2015 et 2016 [3].

Source : Katz Josh, « Drug Deaths in America Are Rising Faster Than Ever », TheUpshot, 5 juin 2017. URL : https://www.nytimes.com/interactive/2017/06/05/upshot/opioid-epidemic-drug-overdose-deaths-are-rising-faster-than-ever.html?mcubz=1. Consulté le 5 juillet 2017.

Le phénomène semble toucher particulièrement les Blancs peu éduqués de 45 à 54 ans, pour qui l’overdose est devenue la première cause de mortalité : elle provoque aujourd’hui trois fois plus de décès qu’il y a 15 ans.

Mortalité par cause chez les Blancs non hispaniques aux États-Unis âgés de 45 à 54 ans

 

Source : Case Anne et Deaton Angus, op. cit.

Cette croissance des décès par overdose explique en partie le fait que le taux de mortalité de cette partie de la population augmente depuis une dizaine d’années (de 0,5 % par an), alors qu’il diminuait depuis les années 1980. Parallèlement, le taux de mortalité des populations hispaniques et noires est toujours en baisse (ainsi que pour les populations blanches des autres pays développés) [4].

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette explosion des overdoses outre-Atlantique :

— D’une part, les États-Unis ont enregistré une croissance du nombre de patients traités avec des opiacés, dont les ventes ont été multipliées par quatre en 15 ans [5]. En conséquence, 40 % des décès d’Américains par overdose sont liés à des prescriptions d’opiacés [6]. Les malades chroniques sont particulièrement concernés parce qu’ils sont de plus en plus souvent traités avec des opiacés et plus exposés au risque de suicide. Aux États-Unis, où le taux de suicide a augmenté de 24 % en 15 ans, le fait de souffrir d’insomnies, ou d’avoir le sida, multiplie ainsi par deux le risque de suicide ; le risque est même multiplié par neuf pour les victimes d’accident vasculaire cérébral (AVC) [7].

— Parallèlement, les drogues illégales, notamment les drogues de synthèse sont toujours plus nombreuses et accessibles pour les consommateurs. Aux États-Unis, depuis 2000, le nombre de personnes ayant consommé de l’héroïne (au cours de l’année écoulée) a augmenté de 145 % (soit près d’un million en 2014) et les décès liés à cette drogue ont été multipliés par cinq [8]. Et, chaque année, près de 70 nouvelles substances psychoactives sont identifiées sur le marché mondial, notamment sur Internet.

Or, ces nouvelles substances bénéficient d’une tolérance croissante de la part des consommateurs, voire d’un véritable engouement pour leur côté récréatif et ludique qui les rend attractives pour différentes classes sociales, selon l’UNODC. Faciles d’accès, peu coûteuses et « dédiabolisées », elles peuvent alors constituer une réponse à des situations de mal-être individuel. Même si ce lien reste peu étudié à ce jour, des études mettent par exemple en avant l’existence d’un lien fort et symétrique entre chômage et consommation de drogue.

Une croissance de la consommation de ces substances s’observe aussi au sein de l’Union européenne : selon un rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, alors que les décès par overdose avaient diminué entre 2008 et 2012, ils augmentent à nouveau depuis. Ils ont ainsi crû de 6 % entre 2014 et 2015 [9] ; 80 % de ces décès ont été causés par des opiacés et l’âge moyen des victimes est de 40 ans. Selon ce rapport, au sein de l’UE, 1,3 million de personnes sont considérées comme des usagers « problématiques » d’opiacés. En Grande-Bretagne, les décès par overdose ont augmenté de 50 % en 10 ans, même s’ils n’ont concerné « que » 2 500 personnes en 2015 [10].

Selon l’UNODC, les pays actuellement en développement pourraient emboîter le pas des pays riches en matière de consommation de drogues, puisqu’ils combinent une croissance de l’offre de substances illégales et un essor de la classe moyenne susceptible d’en consommer.

Alors que l’attention de l’opinion publique et des médias se porte souvent sur les acteurs de l’offre de drogue, mieux connaître les caractéristiques et les motivations des consommateurs semble pourtant indispensable pour juguler l’essor de ce nouveau fléau.



[1] « World Drug Report 2017 : 29.5 million People Globally Suffer from Drug Use Disorders, Opioids the Most Harmful », UNODC, 22 juin 2017. URL : https://www.unodc.org/unodc/en/frontpage/2017/June/world-drug-report-2017_-29-5-million-people-globally-suffer-from-drug-use-disorders--opioids-the-most-harmful.html?ref=fs1. Consulté le 5 juillet 2017.

[2] CDC (Centers for Disease Control and Prevention), « Drug Overdose Deaths in the United States Continue to Increase in 2015 », CDC, 16 décembre 2016. URL : https://www.cdc.gov/drugoverdose/epidemic/. Consulté le 5 juillet 2017.

[3] Les données officielles du département de la Santé ne seront pas disponibles avant la fin de l’année.

[4] Case Anne et Deaton Angus, « Rising Mor­bidity and Mortality in Midlife among White Non-Hispanic Americans in the 21st Century », PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America), vol. 112, n° 49, 8 décembre 2015, p. 15 078-15 083. URL : http://www.pnas.org/content/112/49/15078.full.pdf. Consulté le 5 juillet 2017.

[5] CDC, op. cit.

[6] UNODC, World Drug Report, Vienne : UNODC, 2016. URL : https://www.unodc.org/doc/wdr2016/WORLD_DRUG_REPORT_2016_web.pdf. Consulté le 6 juillet 2017.

[7] Ahmedani Brian K. et alii, « Major Physical Health Conditions and Risk of Suicide », American Journal of Preventive Medicine, vol. 23, 2017. URL : http://www.ajpmonline.org/article/S0749-3797(17)30222-2/fulltext. Consulté le 5 juillet 2017.

[8] UNODC, op. cit.

[9] Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, Rapport européen sur les drogues. Tendances et évolutions, Luxembourg : Office des publications de l’Union européenne, 2017. URL : http://www.emcdda.europa.eu/system/files/publications/4541/TDAT17001FRN.pdf. Consulté le 6 juillet 2017.

[10] « Statistics on Drugs Misuse », NHS Digital, 28 février 2017. URL : http://www.content.digital.nhs.uk/catalogue/PUB23442/drug-misu-eng-2017-rep.pdf. Consulté le 6 juillet 2017.

À lire également

Devenir membre

Cet article est en accès libre jusqu'au 24/08/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

Adhérer