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L’Iran, pion chinois contre l’hégémonie monétaire des États-Unis ?

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On a évoqué en mai dernier, dans nos colonnes, l’essor du yuan numérique et les motivations de la Chine en la matière, parmi lesquelles tâcher de s’extraire de la domination monétaire américaine et plus largement occidentale. Si son but n’est pas d’abord de renverser le dollar US (elle a tellement d’avoirs en dollars US qu’elle aurait encore trop à perdre si celui-ci plongeait trop vite), la Chine est favorable à ce qu’elle et ses partenaires disposent d’une alternative s’appuyant sur une monnaie et un système de paiement non contrôlé par les États-Unis. Et il semblerait qu’elle explore les moyens d’avancer en ce sens via des échanges croissants avec l’Iran, pays banni de longue date par Washington.

La Chine recourrait en effet à des approvisionnements discrets, réguliers et significatifs en pétrole brut auprès de l’Iran. La discrétion est en effet de mise pour éviter aux entreprises chinoises participant à ces échanges d’être exclues des relations commerciales avec les États-Unis : les pistes sont généralement brouillées par des manœuvres de transbordement du brut iranien d’un navire à un autre, qui, à la fin, permettent d’enregistrer au niveau des douanes chinoises une origine autre que celle de l’Iran. Et si les paiements en yuans ne sont guère appréciés par les grands producteurs internationaux de pétrole (le marché restant quasi exclusivement dominé par les pétrodollars), ce n’est pas le cas de l’Iran qui les accepte et peut ainsi se fournir en quantité, en retour, auprès de la Chine, en différents produits manufacturés. 

Le système de cryptodevises fondé par la Chine devrait permettre d’entretenir, voire de renforcer l’opacité nécessaire à ces opérations avec l’Iran, ou d’autres pays bannis par les États-Unis pour toute matière première d’intérêt stratégique (à l’instar de l’Afghanistan, peut-être prochainement). L’enjeu central est de développer la possibilité de s’affranchir du système dollar (un point de vue que partage Moscou qui, de son côté, multiplie les échanges en euros) dans le contexte d’une éventuelle nouvelle guerre froide opposant Pékin et Washington.

L’Iran sert en quelque sorte de pilote en la matière. Mais en fournissant du brut de manière discrétionnaire au premier importateur mondial, Téhéran prend des parts de marché aux autres producteurs qui, eux, se soumettent aux accords de l’OPEP+. Les récents désaccords sur leurs quotas dans le cadre d’une augmentation contrôlée de la production pétrolière après la crise Covid prouvent que le marché pétrolier demeure fragile, malgré la remontée des cours internationaux du brut. Chaque producteur a besoin de se renflouer après des mois de pétrole à bas prix et une économie mondiale au ralenti, et l’attitude de Pékin peut susciter des interrogations.

La Chine pourrait décider d’instrumentaliser sa position centrale d’acheteur, qui lui permet déjà de déterminer assez largement les cours mondiaux du brut, et aussi d’exportateur important de divers produits manufacturés vers les pays de l’OPEP. Elle a les moyens de les convaincre de basculer une partie de leurs exportations dans le système de trading pétrolier de Shanghai. Elle consoliderait ainsi le poids de sa devise, ses liens avec les exportateurs et pourrait, à terme, se détourner en partie de l’Iran une fois assurée de la sécurisation de nouveaux liens privilégiés dans sa propre devise au niveau de l’OPEP.

Dans un tel scénario, comment pourrait réagir Washington pour contrecarrer l’action de la Chine ? A priori, la marge d’action semble assez limitée, en particulier dans le contexte de transition énergétique et d’accélération des politiques de « décarbonation » des sociétés et marchés occidentaux : les États-Unis et l’Europe tendent à être considérés comme des clients de moins en moins fiables par les exportateurs de pétrole.

En tirant encore un peu plus loin le fil d’un tel scénario, on pourrait même entrevoir la possibilité d’un schisme mondial avec :

— une Chine rassérénée quant à ses approvisionnements, qui imposerait ses pratiques juridiques et ses outils monétaires et financiers ;

— une influence politique et commerciale moindre des puissances occidentales auprès des membres de l’OPEP+ et des satellites de ces pays ;

— des flux financiers impossibles à tracer pour les Occidentaux ;

— et, accessoirement, un Iran (pays pilote de l’expérience) toujours plus tributaire du bon-vouloir de Pékin.

On se souvient que dans les années 2000, l’Irak et le Venezuela ont tenté de contourner le dollar US dans leurs exportations de pétrole : en 2000, Saddam Hussein avait entrepris de faire payer son pétrole en euros, et le Venezuela d’Ugo Chavez, en 2003, faisait du troc avec les autres pays d’Amérique latine (pétrole contre produits / services sans échange de monnaie). On sait ce que cela leur a coûté. Mais la Chine ou la Russie ne sont pas l’Irak et le Venezuela. Et dans le contexte d’une volonté croissante des Occidentaux de réduire leur dépendance aux combustibles fossiles, et du développement des cryptomonnaies qui, par leur opacité, permettent à Pékin d’avancer masqué, la donne est différente. La question est de savoir quand pourrait advenir le basculement qui mettrait un terme à la domination des pétrodollars…

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Cet article est en accès libre jusqu'au 18/10/2021. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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