Note de veille

Géopolitique - Institutions

L’essor des budgets de défense, un monde vers le gouffre ?

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C’est ce que l’on appelle, dans le domaine de la prospective, une tendance lourde : depuis la fin des années 1990, les sommes cumulées que consacrent les États à leur effort de défense ne cessent de croître (graphique ci-dessous). Divers think-tanks et instituts spécialisés dans les questions de défense, tels le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) et l’IISS (International Institute for Strategic Studies), ont récemment publié leurs analyses sur les évolutions des budgets de défense mondiaux au cours de l’année 2020, année particulière car elle a été marquée par l’épidémie de Covid-19 ainsi que ses conséquences économiques et sociales. Cette épidémie est, par excellence, ce que l’on nomme une rupture, un élément imprévisible qui a provoqué d’importantes perturbations dans le monde.

Malgré un recul du produit intérieur brut mondial, de l’ordre de 4,4 % selon le Fonds monétaire international, les budgets alloués à la défense restent orientés à la hausse, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que les États s’accordent une pause sur ces dépenses pour les rediriger vers le domaine sanitaire et économique. La tendance lourde de la croissance des budgets de défense semble se maintenir, confirmant un mouvement puissant vers toujours plus de moyens pour les forces armées dans le monde.

Dépenses militaires mondiales, par région, 1988-2020 (en milliards de dollars US constants 2019)

Source : SIPRI.

Une tendance lourde à la hausse

L’IISS et le SIPRI constatent tous les deux cette tendance haussière, mais comme le périmètre de leurs calculs diffère légèrement, le taux de croissance est différent. Selon l’IISS, la hausse serait de 3,9 % en 2020 par rapport à 2019, pour atteindre 1 830 milliards de dollars US. L’institut constate même une accélération de la croissance, puisqu’elle s’établissait à 1,4 % en 2019 par rapport à 2018. Selon le SIPRI, la croissance n’est « que » de 2,9 %, mais en valeur le total est supérieur, à savoir 1 981 milliards de dollars US. L’effort total de défense représente 2,4 % du PIB mondial, contre 2,2 % en 2019[1].

Parmi les principales explications de cette hausse en 2020 figurent trois éléments [2]. Premièrement, les États-Unis continuent d’augmenter fortement leur budget de défense. Ensuite, même constat pour la Chine, sans doute animée par sa volonté de concurrencer la puissance américaine. Son budget atteint, selon le SIPRI, 252 milliards de dollars US, loin certes derrière les États-Unis (778 milliards) [3]. La rivalité américano-chinoise pour la prééminence en Asie-Pacifique (et peut-être demain dans le monde entier) agit donc comme un moteur de la croissance des budgets de défense. Troisième élément marquant : l’Europe occidentale renforce elle aussi ses capacités, avec une croissance de 2 %. La période des « dividendes de la paix » post-guerre froide semble révolue. Cela pourrait s’expliquer par le fait que la solidarité atlantique a été mise à l’épreuve sous le mandat Trump, mais aussi par l’instabilité du flanc sud de l’Europe et la présence de puissances agressives sur le flanc est, Russie en premier lieu, mais également Turquie.

Quelques zones ont cependant connu une rétraction de leur effort de défense, et notamment le Moyen-Orient. Cela peut s’expliquer non par une plus grande stabilité de la région (bien au contraire), mais par la baisse du prix du baril de pétrole, principale source de devises de la majorité des pays moyen-orientaux.

Vers un monde plus conflictuel ?

Quels enseignements peut-on tirer de ces chiffres et de cette tendance en termes de prospective ? Les antécédents historiques sont à ce titre intéressants, même s’ils ne sauraient servir de certitudes quant à l’avenir. Tout d’abord, la rivalité entre Washington et Pékin peut faire craindre un futur affrontement. Les deux États sont maintenant dans une logique de concurrence qui pourrait aboutir à un conflit, selon la théorie du « piège de Thucydide ». Cette dernière estime qu’une puissance dominante est généralement encline à entrer en guerre contre la puissance émergente concurrente. D’autre part, l’Histoire a montré qu’une course aux armements (et nous sommes bien dans une telle situation, avec un accroissement des moyens militaires en termes qualitatifs et / ou quantitatifs) peut dégénérer en conflit armé. Cela s’est vérifié avant les deux guerres mondiales, mais pas avec la guerre froide. Il n’y a donc pas de fatalité, mais le plus dangereux est bien que de nombreux États adoptent une logique d’affrontement, dans laquelle l’usage de la force est un moyen comme un autre de protéger ses intérêts. C’est cette logique qui est périlleuse. Ce qui peut faire basculer le monde de la paix à la guerre, ce seront avant tout les erreurs d’appréciation des intentions de l’adversaire, tout comme une mauvaise estimation de ses propres capacités (et de celles de l’adversaire).

Les États occidentaux, qui ont été depuis le début des années 2000 avant tout concentrés sur la « guerre contre le terrorisme », ont entamé un profond changement de leur stratégie globale. Les États-Unis se sont désengagés d’Irak puis, plus récemment, d’Afghanistan. La France allège considérablement son dispositif au Sahel, les effectifs sur place devant être réduits de moitié. Ces éléments peuvent indiquer que les forces armées se réorientent vers une posture tournée vers l’hypothèse de conflits conventionnels d’ampleur [4]. Le nouveau chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard, n’a-t-il pas précisé en octobre 2020, devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale, que la France devait se préparer à de probables engagements de haute intensité ? Et de plaider en faveur d’une « massification » des armées françaises. Il semble bien que le danger le plus aigu soit considéré non plus comme venant des groupes islamiques armés, mais comme émanant des États.

Dès lors, que pourrait-il se produire ? Tant que la diplomatie et la volonté de régler les contentieux par la négociation prévalent, le pire peut être évité. Mais cette option pourrait bien perdre du terrain si les États renforcent leur logique d’affrontement. Une opposition entre deux États pourrait dégénérer en conflit régional, lui-même pouvant s’étendre et devenir mondial. Ainsi, la volatilité régionale en Asie de l’Est pourrait aboutir à un tel affrontement. Une invasion de Taiwan par la Chine populaire provoquerait probablement l’intervention des États-Unis, voire de ses alliés régionaux comme le Japon ou l’Australie, auxquels pourrait se joindre l’Inde, puissance concurrente de la Chine en Asie. Et que ferait la Russie ? Ou l’Europe ? Un tel scénario aurait des conséquences politiques, militaires et économiques d’une portée difficilement imaginable, d’autant plus que plusieurs acteurs sont dotés d’importants arsenaux nucléaires.

Certes, d’autres évolutions sont — heureusement — possibles. Le pire n’est jamais sûr, mais il est clair que la tendance actuelle à l’accroissement des budgets de défense n’est pas près de s’achever, alors que la logique d’affrontement se renforce. Ce n’est que si cette dernière ne prévaut pas que nous éviterons l’abîme.



[1] Il est particulièrement difficile d’établir un top 10 des pays dépensant le plus pour leur défense compte tenu de l’opacité des budgets et des périmètres à prendre en question. Un ordre de grandeur est cependant envisageable, comme le suggère le site Statista. Ce serait le suivant : États-Unis (loin devant), Chine, Inde, Russie, Royaume-Uni, Arabie Saoudite, Allemagne, France, Japon, Corée du Sud.

[2] Là encore, l’opacité des budgets ne permet pas d’enrichir de manière fiable la comparaison sur des aspects émergents comme les menaces cyber ou spatiales (souvent à cheval sur les dépenses civiles  et militaires).

[3] Il est toutefois important de signaler que le budget réel de la Chine est sous-évalué, compte tenu de l’opacité du régime de Pékin, et que les estimations ne prennent généralement pas en compte les comparaisons en parité de pouvoir d’achat. Certains analystes estiment ainsi que l’effort militaire chinois pourrait représenter jusqu’à 85 % de l’effort américain.

[4] Même si dans les années récentes, la très grande majorité des conflits ont été des conflits internes (comme la guerre civile syrienne), ceux-ci ont souvent un caractère hybride (des puissances étrangères soutenant plus ou moins ouvertement des groupes armés) et l’un des derniers conflits ouverts était interétatique (Azerbaïdjan / Arménie).

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Cet article est en accès libre jusqu'au 20/09/2021. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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