Note de veille

Population - Santé

Les limites physiques de l’être humain sont-elles atteintes ?

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Au cours des derniers siècles, les humains n’ont cessé d’accroître leurs performances : ils vivent toujours plus vieux, sont de plus en plus grands, de plus en plus intelligents, les records sportifs s’enchaînent... Selon l’équipe du prix Nobel d’économie Robert W. Fogel, « dans la majeure partie du monde, si ce n’est le monde entier, la taille, la forme et la longévité du corps humain ont changé profondément et plus rapidement au cours des trois derniers siècles qu’au cours des nombreux millénaires précédents [1] ». Ces évolutions relèvent selon eux d’une « technophysio-évolution », permise par les progrès combinés des systèmes alimentaires, de l’hygiène et de la médecine [2].

Mais ces progrès vont-ils se poursuivre à l’avenir avec la même intensité ? Aujourd’hui, deux points de vue s’affrontent sur cette question. D’un côté, certains envisagent que l’homme de demain vive plus de 100 ans, et profite de capacités physiques et intellectuelles maintenues, voire accrues (y compris grâce aux promesses de l’homme augmenté). De l’autre, des experts et analystes signalent que des infléchissements s’observent depuis quelques années, voire plus, dans les performances humaines, qui pourraient s’accentuer à l’avenir. L’être humain pourrait même avoir atteint certaines de ses limites biologiques, ou les atteindre au cours des prochaines années.

Futuribles a décidé d’explorer cette question des limites de l’être humain sous plusieurs angles. Cette note poursuit la réflexion [3] en s’intéressant aux limites physiques de l’être humain : dans quelle mesure les modes de vie et l’environnement influenceront-ils l’évolution physique des humains à l’avenir ? Les progrès enregistrés depuis plusieurs siècles en matière de taille et de capacités physiques peuvent-ils se poursuivre ?

Depuis deux siècles, en Europe, la taille des individus s’est accrue en moyenne de 10 centimètres. Ainsi, au début du XIXe siècle, en France, les hommes mesuraient en moyenne 1,65 mètre, contre 1,75 mètre aujourd’hui [4]. Tout au long de cette période, des écarts s’observent entre les catégories sociales, même s’ils tendent à diminuer avec le temps.

Mais la taille des individus tend désormais à stagner dans un nombre croissant de pays, selon une étude menée auprès de 18,6 millions de personnes dans 200 pays [5]. Cette rupture s’observe pour les générations nées dans les années 1960 au Japon, pour celles des années 1980 en Corée du Sud et dans plusieurs pays européens. La taille moyenne des individus diminue même dans certains pays africains comme l’Égypte, l’Ouganda et la Sierra Leone.

Tendances d’évolution de la taille des populations adultes de certains pays en Europe (hommes / femmes)

Source : NCD Risk Factor Collaboration, op. cit. Image téléchargeable en grand format, URL : https://cdn.elifesciences.org/articles/13410/elife-13410-fig7-v2-download.jpg?_ga=2.245035398.2019595325.1493972421-1942356342.1493300037. Consulté le 5 mai 2017.

Parallèlement, selon une étude menée en 2015, on observe à la fois une baisse du rythme auquel les records olympiques sont battus et des progrès des nouveaux records [6]. Depuis presque 30 ans, les records dans plusieurs disciplines olympiques comme le poids, le javelot, le disque et le marteau n’ont pas été battus.

Selon ces chercheurs, des dynamiques d’évolution très comparables s’observent ainsi sur de longues périodes dans la plupart des disciplines sportives pratiquées par les humains. Des stagnations sont également enregistrées dans les performances physiques d’autres espèces comme le cheval, le lévrier ou les grenouilles pour le saut, la natation et la course [7].

Même si des progrès technologiques et certaines substances (licites ou non) ont permis de retarder les stagnations des records dans plusieurs disciplines, leur impact semble lui aussi s’atténuer depuis quelques années. Par ailleurs, les chercheurs estiment que l’essoufflement des records sportifs s’explique aussi par le fait que les caractéristiques physiques des athlètes (poids et taille) atteignent elles aussi des plafonds.

Si les évolutions des modes de vie et de l’environnement des humains leur ont permis d’améliorer leurs performances physiques, des seuils pourraient donc désormais être atteints, qui ne pourront être dépassés qu’avec des technologies innovantes, comme les membres artificiels.

Pour la très grande majorité des humains qui ne sont pas des athlètes de haut niveau, l’incertitude concerne plutôt l’évolution des modes de vie et de la place accordée à l’exercice physique pour entretenir leurs capacités. Ainsi, selon une vaste étude compilant des données de 28 pays pour 25 millions d’enfants, la capacité cardio-vasculaire des enfants de 9 à 17 ans a diminué en moyenne de 25 % en 40 ans [8]. Ils courent ainsi moins vite et moins longtemps que leurs aînés au même âge. Selon les chercheurs, entre 30 % et 60 % de cette baisse s’explique par l’augmentation de la masse graisseuse des enfants qui est donc aussi une conséquence du manque d’exercice physique.

L’être humain de demain pourrait donc être plus petit, moins performant, mais aussi ressembler plus à ses voisins ? C’est la thèse défendue par certains chercheurs, qui estiment qu’une « moyennisation » progressive des caractéristiques physiques des individus pourrait s’observer, en réponse au métissage ethnique croissant des individus partout sur la planète [9]. Ce métissage pourrait se traduire notamment par une homogénéisation de la couleur de la peau, mais aussi par une diminution de la fréquence de certaines caractéristiques physiques correspondant à des gènes récessifs, comme les yeux bleus ou les cheveux roux. Néanmoins, le métissage pourrait aussi mécaniquement accroître la diversité génétique et ses manifestations physiques, sans nécessairement faire disparaître les particularismes [10].

À plus long terme, des chercheurs s’interrogent aussi sur de possibles adaptations du corps humain aux évolutions des pratiques et de l’environnement [11]. L’ampleur et la vitesse de ces évolutions pourraient néanmoins être très variables. Par exemple, selon le généticien Axel Kahn, « Si demain, la température devait atteindre par exemple 25 °C dans les pays froids, 40 °C au Sud, de nouvelles espèces d’homme se multiplieraient en quelques siècles, génétiquement programmées à mieux résister à la chaleur [12]. » D’autres transformations pourraient prendre plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers d’années. Par exemple, la taille de la mâchoire pourrait diminuer si les humains mastiquent moins (notamment de viande).



[1] Fogel W. Robert et Grotte Nathaniel, « An Overview of the Changing Body: Health, Nutrition, and Human Development in the Western World Since 1700 », Cambridge, Mass. : National Bureau of Economic Research, NBER Working Paper, n° 16 938, avril 2011. URL : http://www.nber.org/papers/w16938.pdf. Consulté le 24 avril 2017.

[2] Cohen Patricia, « Technology Advances: Humans Supersize », The New York Times, 27 avril 2011, p. C1. URL : http://www.nytimes.com/2011/04/27/books/robert-w-fogel-investigates-human-evolution.html. Consulté le 24 avril 2017.

[3] Une première note a été publiée sur la question des limites de l’espérance de vie. Voir Désaunay Cécile, « Espérance de vie : a-t-on atteint les limites ? », Note de veille, 9 mai 2017, Futuribles International. URL : https://www.futuribles.com/fr/article/esperance-de-vie-a-t-on-atteint-les-limites/. Consulté le 9 mai 2017.

[4] Fogel W. Robert et Grotte Nathaniel, op. cit.

[5] NCD (Non-Communicable Diseases) Risk Factor Collaboration, « A Century of Trends in Adult Human Height », eLife, 26 juillet 2016. URL : https://elifesciences.org/content/5/e13410. Consulté le 24 avril 2017.

[6] Berthelot Geoffroy et alii, « Has Athletic Performance Reached its Peak? », Sports Med., vol. 45, n° 9, 2015. URL : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4536275/. Consulté le 24 avril 2017.

[7] Marck Adrien et alii, « Les piliers d’un nouvel humanisme. Plafonds ou transition, quel à-venir à la crise ? », Futuribles, n° 397, novembre-décembre 2013, p. 21-34. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/397/les-piliers-dun-nouvel-humanisme-plafonds-ou-trans/. Consulté le 24 avril 2017.

[8] « Children’s Cardiovascular Fitness Declining Worldwide », American Heart Association News, 19 novembre 2013. URL : http://news.heart.org/childrens-cardiovascular-fitness-declining-worldwide/ . Consulté le 24 avril 2017.

[9] Dorey Fran, « What will We Look Like in the Future? », Australian Museum, 27 février 2016. URL : https://australianmuseum.net.au/what-will-we-look-like-in-the-future. Consulté le 24 avril 2017.

[10] Pin Rémi, « La mondialisation nous fera-t-elle devenir tous identiques ? », musée de l’Homme. URL : http://www.museedelhomme.fr/fr/mondialisation-nous-fera-t-elle-devenir-tous-identiques-0. Consulté le 24 avril 2017.

[11] Dorey Fran, op. cit.

[12] Joignot Frédéric, « Post-humain. “Vielle lune” ou question d’avenir ? Axel Kahn le biologiste versus Jean-Michel Besnier le philosophe », Journalisme pensif, 2 avril 2009. URL : http://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2009/04/02/post-humain-vielle-lune-ou-question-davenir-axel-kahn-le-biologiste-versus-jean-michel-besnier-le-philosophe/. Consulté le 24 avril 2017.”

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Cet article est en accès libre jusqu'au 19/06/2017. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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