Note de veille

Économie, emploi - Société, modes de vie

France : les inégalités de salaires repartent à la hausse

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La crise de 2008 a marqué un tournant dans l’histoire de l’évolution des salaires. Depuis une dizaine d’années, les inégalités dans ce domaine recommencent à augmenter, selon les données de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques). Il ne s’agit pas d’une explosion des écarts, mais d’un changement notable.

En matière d’inégalités, les salaires restent le nerf de la guerre. Bien sûr, il ne faut pas confondre le salaire — le fruit du travail — et le revenu dit « disponible » qui prend en compte les impôts et les prestations sociales. Reste que pour l’immense majorité des ménages, les salaires constituent l’essentielle source de revenus et donc la base des inégalités économiques — rappelons que 90 % des personnes employées sont salariées.

À première vue, les 20 dernières années ne semblent pas marquées par des modifications de grande ampleur. Au cours de cette période, les salaires nets du haut, comme du bas de l’échelle, ont augmenté d’un peu moins de 50 % si l’on ne tient pas compte de l’inflation (nous raisonnons en équivalents temps plein). Si l’on déduit la hausse des prix, la progression n’est plus que de 20 %, ce qui, sur 20 ans, est finalement modeste quand on compare avec les décennies précédentes et que l’on tient compte de l’élévation des qualifications. Entre 1970 et 1990, le salaire net moyen avait augmenté de 40 % après inflation.

Cette progression générale masque une inflexion qui s’est amorcée vers la fin des années 2000. Le rapport entre le seuil des 10 % les milieux rémunérés et le seuil des 10 % les moins bien rémunérés (dit « interdécile ») a diminué de 3,12 en 1995 à 2,96 en 2009, puis s’est remis à progresser depuis pour atteindre 3,06 en 2015. Selon nos estimations réalisées à partir des données du seul secteur privé, l’indicateur serait même de 3,24 en 2017. L’écart interdécile des salaires qui était resté à peu près stable autour de 2 200 euros mensuels jusqu’en 2006 a progressivement grimpé jusqu’à 2 500 euros.

Évolution du rapport interdécile des salaires nets mensuels en France

Source : INSEE, équivalents temps plein. Estimations pour 2016 et 2017 à partir des données du seul secteur privé. © Centre d’observation de la société.

Il ne s’agit pas d’une explosion des inégalités qui résulterait une flambée des salaires des mieux rémunérés. Pour rendre visibles les évolutions, notre graphique exagère les variations. Pour autant, il ne faut pas négliger cette inflexion de tendance.

D’abord, parce que c’est un tournant. L’après-1968 avait été marqué par une réduction des inégalités salariales : en 1996, le rapport interdécile était de 4,2 ; en 1984, il était tombé à 3,1. Les salariés riches et pauvres s’éloignent donc à nouveau, lentement certes, mais il s’agit d’une dynamique nouvelle. Ensuite, parce qu’une hausse de 300 euros mensuels de l’écart interdécile en 10 ans, c’est loin d’être négligeable pour qui ne dispose que d’un faible niveau de vie. Le seuil des 10 % les moins bien rémunérés vaut 1 200 euros environ : si l’écart avec les plus riches était resté identique, ils toucheraient 1 440 euros, soit 20 % de plus que ce qu’ils perçoivent aujourd’hui. On comprend alors mieux les tensions qui naissent dans les milieux populaires autour du pouvoir d’achat. Ces données « moyennisent ». Nous raisonnons notamment tous âges confondus. Or, les données du Céreq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) montrent qu’une partie des jeunes générations de diplômés est déclassée et donc moins bien rémunérée, ce qui tend à réduire les inégalités. Si nous pouvions ne prendre en compte que les plus de 40 ans, alors les écarts seraient probablement plus importants.

Enfin, nous ne considérons pas ici la poignée de très hauts salaires pour laquelle on ne dispose que de peu d’information. On sait tout de même que dans le secteur privé, le 1 % le mieux rémunéré a vu la part qu’il recevait de l’ensemble des salaires augmenter de 7 % à 8 % environ entre la fin des années 1990 et la fin des années 2010. L’écart entre ce 1 % et le salaire maximum des 10 % les moins rémunérés s’est accru de 1 200 mensuels entre le milieu des années 2000 et le milieu des années 2010, ce qui n’est pas négligeable.

L’éventail des salaires se rouvre, ce qui nourrit de multiples tensions sociales. La crise sanitaire ne peut qu’accentuer un phénomène déjà en cours et encore peu étudié. Les écarts vont s’amplifier selon les secteurs plus ou moins abrités, mais aussi entre niveaux hiérarchiques. Dans toutes les périodes de ralentissement économique, les plus pénalisés sont d’abord les moins rémunérés, même si l’existence d’un salaire minimum en France évite un accroissement encore plus marqué des inégalités salariales. C’est surtout pour les jeunes, nouveaux entrants, que les conséquences risquent d’être les plus grandes.

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Source :
cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).

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