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Les Français délaissent-ils vraiment le vote ?

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Les débats sur l’abstention constituent un classique des débuts de soirée électorale. Le plus souvent, on y déplore le comportement d’une partie de la population qui ne fait pas son devoir, sans débattre des causes structurelles du phénomène. Quand on y regarde de plus près, la désaffection reste relative. Le fait de ne pas participer au vote peut signifier beaucoup de choses. Quand l’enjeu est présent, les Français se déplacent.

Taux d’abstention au premier tour des élections cantonales françaises (en %)
Source : ministère de l’Intérieur.

Taux d’abstention au premier tour des élections municipales françaises (en %)
Source : ministère de l’Intérieur.

L’abstention progresse aux élections locales depuis le début des années 1980. Le premier tour des élections régionales de décembre 2015 a été marqué par un niveau d’abstention très élevé, similaire à celui de 2010, près d’un électeur sur deux ne s’étant pas déplacé. Les cantonales ont toujours connu une forte abstention : les élections de 2011 ont enregistré un record (55,6 %), mais le score de 2015 (49,9 %) est comparable à celui de 1973 (46,6 %). Au premier tour des élections municipales de mars 2014, 36,5 % des inscrits n’ont pas voté, ce qui n’était jamais arrivé auparavant : pour ce type de scrutin, l’abstention ne cesse d’augmenter.

Taux d’abstention au premier tour des élections législatives françaises (en %)
Source : ministère de l’Intérieur.

Avec 51,3 %, l’abstention avait atteint un niveau record au premier tour des élections législatives de 2017. Dans les années 1970, la participation était supérieure à 80 %. L’abstention a ensuite progressé de façon régulière, pour dépasser la moitié des inscrits, niveau habituellement réservé aux élections cantonales ou régionales.

Taux d’abstention au premier tour des élections présidentielles françaises (en %)
Source : ministère de l’Intérieur.

En revanche, l’élection présidentielle échappe à la désaffection. En 2002, l’abstention s’était située à un niveau élevé (28,4 %), mais en 2007 elle avait atteint l’un des niveaux les plus faibles de toute la Ve République (16,2 %). En 2017, elle s’est placée à un niveau intermédiaire (21,3 %), dans la moyenne des précédents scrutins, sous son niveau de 1969.

Taux d’abstention au premier tour des élections européennes en France (en %)
Source : ministère de l’Intérieur.

Enfin, l’abstention a atteint 50 % lors des élections européennes de mai 2019, en baisse de sept points par rapport à 2014 et de dix points par rapport à 2009. La tendance à la progression enregistrée depuis 1979 (l’abstention atteignait alors 40 %) semble donc enrayée.

Les facteurs en jeu

Plusieurs facteurs expliquent l’abstention. Les Français s’abstiennent peu pour l’élection présidentielle. Quand l’enjeu politique est fort, la mobilisation reste massive. En revanche, on a des raisons de penser que les législatives sont devenues un scrutin de second rang. Dans leur pratique, les députés ont montré leur faible autonomie par rapport à l’exécutif : l’essentiel de ce qui est voté au Parlement est l’émanation de projets de loi portés par le gouvernement. L’abstention signale un changement de régime politique, qui s’est présidentialisé du fait du quinquennat et du couplage des deux scrutins présidentiel et législatif.

D’autres facteurs interviennent. Du côté de l’offre politique, les programmes des partis traditionnels majoritaires se sont rapprochés depuis les années 1980. Que l’on pense qu’il s’agisse de réalisme ou de renoncement, l’importance de l’alternance devient moins évidente, ce qui réduit l’enjeu du vote. Cela a pu faire baisser la participation et favoriser la montée des partis extrêmes, qui ont, à leur tour, réintroduit une forme d’enjeu politique.

L’élévation du niveau de diplôme favorise la participation. Il facilite la compréhension des enjeux et des discours politiques. Sauf que les difficultés économiques et sociales pèsent : les années 1980 ont été marquées par une forte hausse du chômage. Une partie de la population a le sentiment que son vote n’aura pas d’effet sur sa situation sociale et que l’offre politique ne répond pas à ses besoins [1]. Une partie des jeunes diplômés qui subissent des difficultés d’accès à l’emploi et des formes de déclassement professionnel se sentent mis hors jeu. Ainsi 87 % des retraités et 69 % des cadres supérieurs ont voté au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, contre 61 % des ouvriers et des employés, selon un sondage Ipsos [2].

Enfin, le traitement médiatique de la campagne n’engage pas l’électeur à mettre un bulletin dans l’urne. Il consiste très souvent à mettre en scène une compétition à travers les conflits internes aux partis, les stratégies d’alliance et la diffusion des enquêtes d’opinion. L’élection est rythmée par la frénésie des sondages, qui prennent de plus en plus d’importance au détriment du débat sur le contenu des programmes. La politique devient un show, ce qui aboutit à une prise de distance.

Et demain ?

Le lien à la mobilisation politique n’est en rien rompu en France. Les électeurs continuent de voter aux élections à enjeu(x). Les seules élections réellement marquées par une baisse profonde de la participation sont les municipales et les législatives. Pour ces dernières, c’est peut-être surtout le signe que l’Assemblée a perdu son pouvoir. La participation doit être mise en regard des programmes : sans enjeu, pourquoi se déplacer ? Du côté de l’offre politique, la montée de l’extrême droite réintroduit une forme de clivage qui pousse certains électeurs à revenir aux urnes, pour montrer leur adhésion ou leur opposition. La montée en puissance de La France insoumise puis de La République en marche renouvelle en partie les discours et le personnel politique.

La participation au scrutin municipal de 2020 sera intéressante à observer : si elle progressait, on pourrait alors parler de retournement pour l’ensemble des élections. Pour partie, cela dépendra du renouvellement politique, à la fois des candidats et des propositions, notamment de la capacité à répondre aux attentes de la population qui se sent délaissée, en mettant en avant le rôle des services publics locaux. La vie politique française évolue vite et il faut se méfier des pronostics. Mais compte tenu de la place du Rassemblement national sur l’échiquier politique, l’élection présidentielle de 2022 sera probablement marquée par une forte participation, au moins au premier tour. L’enjeu politique sera d’importance.

À plus long terme, le vote lui-même ne semble pas menacé. En dépit des difficultés sociales, l’attachement au fonctionnement de la démocratie reste entier : ceux qui subissent (ou du moins la majorité d’entre eux) ne se mettent pas hors du jeu politique. Il n’en demeure pas moins que la question de l’expression de ceux qui peinent à se faire entendre, comme l’a montré l’épisode des « gilets jaunes », reste entière. Que l’on soit pour ou contre, le débat autour du référendum d’initiative citoyenne constitue l’un des éléments de réponse — pas forcément le seul — à l’élargissement de la participation. Les enquêtes sur les valeurs montrent d’ailleurs une utilisation plus large des registres de la mobilisation : pétitions, manifestations, boycotts [3], qu’il faut aussi prendre en compte.

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Source :
cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Voir Framont Nicolas et Amadieu Thomas, Les Citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter, Lormont : Le Bord de l’eau, 2015.

[2] « Premier tour présidentielle 2017 : sociologie de l'électorat », Ipsos, 23 avril 2017. URL : https://www.ipsos.com/fr-fr/1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-de-lelectorat. Consulté le 14 août 2019.

[3] Voir par exemple Magni Berton Raul, « Participation électorale, participation critique et démocratie participative », in Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia (sous la dir. de), La France à travers ses valeurs, Paris : Armand Colin, 2009.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 13/10/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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