Note de veille

Géopolitique - Territoires, réseaux

Les câbles sous-marins, un enjeu géostratégique

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La quasi-totalité (99 %) des communications électroniques intercontinentales (téléphone et Internet) transitent par des câbles sous-marins. Dans les années 1990, le déploiement de câbles de fibre optique reposait sur l’investissement de consortiums d’opérateurs de télécommunications nationaux. Mais depuis les années 2000, des investisseurs aux finances autrement plus garnies ont commencé à supplanter ces opérateurs pour déposer ces câbles au fond des mers : Google, Facebook, Amazon et Microsoft (les GAFAM moins Apple). Ces géants du numérique pourraient contrôler la majorité des câbles sous-marins occidentaux d’ici trois ans. Par exemple, Google en possédera bientôt cinq, et le dernier mis en service, Dunant, relie la côte est des États-Unis à Saint-Hilaire-de-Riez, en Vendée. Facebook participe à au moins six consortiums de câbles sous-marins et Google détient des intérêts dans au moins 13 câbles depuis 2010 [1]. Facebook dirige un consortium, 2Africa, qui déploiera le plus long câble du monde, 37 000 kilomètres, autour de l’Afrique d’ici à 2023.

Ainsi les entreprises de télécommunications qui vendaient du transport de données aux entreprises du Net dans les années 1990 sont aujourd’hui devenues leurs clients ou leurs sous-traitants puisqu’elles ne gèrent plus que l’atterrissage des câbles du fond des mers à la terre et leur parcours sur les territoires nationaux. Les entreprises qui déposent leurs données dans le cloud sont aussi de plus en plus dépendantes de ces infrastructures privées et américaines : Amazon pèse 31 % du marché du cloud, Microsoft 20 % et Google 7 %. Au passage, ces données sont potentiellement accessibles à l’administration américaine grâce au Cloud Act, sur simple requête d’un juge ou des autorités américaines.

Le trafic mondial de données a explosé (il serait 130 fois plus important en 2021 qu’en 2005) avec la vidéo et le téléstockage (cloud) dans des serveurs répartis dans le monde. Les GAFAM utilisent déjà la moitié de la bande passante mondiale et ils pourraient en utiliser 80 % d’ici à 2027 [2].

Toile de câbles et hubs sensibles

Source : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/cables-sous-marins.

Mais les géants de l’Internet (souvent en consortium) ne sont pas les seuls à mesurer l’importance de ces câbles sous marins. La Chine en particulier investit, via ses opérateurs de télécom, dans les infrastructures physiques des câbles, notamment quand ils sont liés à l’Asie. Depuis 2010, les consortiums asiatiques de trois pays (Chine, Thaïlande et Singapour) assurent en moyenne 9 % des investissements mondiaux en câbles sous-marins, contre 1 % entre 1987 et 2010. Entre 2016 et 2019, les entreprises chinoises ont participé à 20 % des constructions de câbles, dont plus de la moitié sont localisés en dehors de la mer de Chine méridionale, et en particulier dans les pays émergents (les routes de la soie numériques). China Unicom a par exemple investi dans une liaison entre le Brésil et le Cameroun en échange d’un accès aux zones de pêche. La première liaison à fibre optique chinoise entre la France (Marseille) et l’Asie se nomme, non sans un zeste d’ironie, PEACE, acronyme de Pakistan and East Africa Connecting Europe, et elle devrait entrer en service en 2022.

Le sujet est sensible car, comme l’a révélé Edward Snowden, l’interception de câbles à l’aide de sondes placées aux points d’atterrissage permet de capter les communications, donc d’écouter ou de lire des conversations sensibles, politiques ou concernant des secrets industriels. Pour ne pas être en reste, la France, via la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) collabore avec la NSA (National Security Agency des États-Unis) depuis 2008 pour ces écoutes.

Ces câbles étant indispensables à l’économie numérique, ils constituent aussi un enjeu de défense car ils pourraient être coupés en cas de conflit. Aussi le secrétaire général de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), Jens Stoltenberg, demandait fin 2020 à ce que des missions de surveillance et de protection des câbles sous-marins soient davantage développées. Les ministères des Armées peuvent utiliser des navires de surveillance, des drones sous-marins ou des systèmes de sonar déposés sur les fonds marins pour se prémunir contre une « guerre des fonds marins » (seabed warfare). Mais pour l’heure, seules la Syrie et l’Égypte ont coupé leurs propres câbles, dans un contexte particulier, pendant les « printemps arabes » de 2011, pour bloquer l’organisation de la rébellion. La grande majorité des coupures sont plutôt accidentelles, causées par des bateaux de pêche près des zones côtières.

Les pays européens, incapables de concurrencer les géants du Net pour ces infrastructures numériques, préfèrent multiplier les liaisons par câble et les prestataires (américains et maintenant chinois), afin de s’assurer une résilience numérique en cas de coupure.

Certes, les constellations de satellites pourront compléter un jour les câbles sous-marins pour transmettre les données Internet, mais pour l’heure les câbles peuvent transporter bien plus de données que les satellites et à bien moindre coût. Les satellites sont très utiles pour distribuer du contenu (surtout si la fibre n’accède pas à la zone de réception), mais ils sont moins performants pour recevoir des contenus de sources dispersées, ce qui induit un temps de latence important (temps de transmission entre le satellite et la Terre). Il reste que, dans ce domaine aussi, les seuls projets avancés sont américains : Starlink de SpaceX, Kuiper d’Amazon et plus récemment un projet de Boeing. À quand la première constellation chinoise ?

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Source :
Perragin Charles et Renouard Guillaume, « Les câbles sous-marins, une affaire d’États », Le Monde diplomatique, juillet 2021.



[1] Selon IDNA. Notons que le nombre de câbles signifie peu : les anciens câbles (durée de vie de 25 ans ou plus) transportaient moins de données que les câbles récents ; par ailleurs un câble sous-marin reliant deux petits pays de la mer Baltique a moins d’importance stratégique qu’un câble transatlantique ou transpacifique.

[2]Perragin Charles et Renouard Guillaume, « Les câbles sous-marins, une affaire d’États », Le Monde diplomatique, juillet 2021. Sources initiales : Blanc Félix « Géopolitique des câbles : une vision sous-marine d’Internet » ; Greene Lucie, Silicon States: The Power and Politics of Big Tech and What It Means for Our Future, Berkeley : Counterpoint Press, 2019.

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