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Les Britanniques bientôt soignés par Dr Amazon ?

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Grève des urgences, déserts médicaux, attentes de plusieurs mois pour consulter des médecins spécialistes… : le système de santé est sous pression en France, mais aussi dans de nombreux pays européens. Parallèlement, les acteurs du numérique, notamment les GAFA (Google, Apple, Facebook Amazon), vantent le potentiel des technologies d’e-santé pour améliorer et réduire le coût de l’accès aux soins. Les rapprochements entre acteurs publics et privés pourraient-ils contribuer à accroître l’efficacité des systèmes de santé publique ? C’est ce que pense la NHS, la Sécurité sociale britannique, qui a annoncé en juillet dernier la mise en place d’un partenariat avec Alexa, l’assistant personnel virtuel d’Amazon, afin de faciliter les autodiagnostics pour des maux bénins. L’objectif est clairement de diminuer les consultations inutiles chez les médecines généralistes (et les dépenses qui en découlent), estimées par la NHS à un quart des consultations annuelles. L’organisme identifie en effet de nombreuses situations dans lesquelles les patients auraient pu consulter un autre professionnel de santé (pharmacien, infirmier, personnel hospitalier…) ou d’autres professionnels (comme des assistants sociaux). Et il estime que 51 millions de consultations par an pourraient même être évitées et remplacées par de l’automédication (par exemple en cas de nez bouché ou de pellicules).

Les responsables de la NHS souhaitent donc aider les Britanniques à mieux s’informer sur leur santé en ligne, mais ils constatent que cela peut être compliqué pour des personnes ayant des difficultés pour se connecter à Internet et / ou pour lire : personnes âgées, populations d’origine étrangère… Les assistants vocaux permettent selon eux de contourner cette difficulté, puisqu’ils filtrent eux-mêmes l’information et la délivrent oralement, pas par écrit. Ce qui tombe bien, puisque 14 % des ménages britanniques utilisent un assistant vocal (soit sur leur smartphone, soit via une enceinte connectée), et que cette proportion croît très rapidement [1].

La NHS a donc travaillé avec Amazon pour transcrire les données de santé déjà disponibles sur son site en contenus à la fois pertinents sur le plan médical et compréhensibles par tous les publics. Quand un utilisateur interroge Alexa sur un problème de santé, il obtient donc des conseils sur le comportement à adopter, qui ne sont pas personnalisés mais validés par la NHS.

L’initiative britannique a suscité un certain nombre de critiques, de trois natures différentes.

Tout d’abord, les informations transmises par Alexa n’étant donc pas personnalisées, elles permettent simplement de se renseigner sur les symptômes de certaines maladies fréquentes (rhume, grippe…) et sur les traitements disponibles en automédication. En disposant uniquement de l’information communiquée par le patient, et sans examen médical, Alexa n’est pas capable de différencier un problème bénin d’un symptôme d’une pathologie plus grave. Des personnes peuvent donc être rassurées à tort et tarder à consulter un professionnel de santé [2] ou, à l’inverse, se croire atteintes d’une pathologie grave. Cette limite existe aussi pour les applications de santé, mais ces dernières ne bénéficient pas du label de la Sécurité sociale, qui va rassurer les utilisateurs concernant la crédibilité des informations, mais sans forcément les alerter suffisamment sur leurs limites.

Par ailleurs, la pertinence même des informations délivrées par Alexa est questionnée. Selon un test réalisé par le Los Angeles Times, pour répondre aux questions des patients britanniques, Alexa ne s’appuie pas uniquement sur les informations de la NHS, mais aussi sur d’autres sites, y compris Wikipedia. De plus, l’assistant vocal n’a réussi à répondre qu’à la moitié des questions médicales posées par les journalistes. Même si ce test est partiel, il rappelle que les algorithmes n’ont pas encore exploité pleinement leur potentiel.

Enfin, des analystes manifestent leur inquiétude concernant l’utilisation des données personnelles transmises à Alexa, les données médicales étant particulièrement sensibles. La NHS assure que les données collectées dans le cadre du partenariat ne seront ni partagées avec des tiers ni utilisées pour réaliser des recommandations personnalisées de produits (la spécialité d’Amazon). Mais, au moment même où la NHS annonçait son partenariat avec Amazon, le journal The Guardian révélait que des sous-traitants d’Apple étaient chargés d’écouter certaines conversations des utilisateurs de son enceinte connectée Siri, y compris des échanges avec leur médecin.

En dépit de ces critiques, l’initiative de la NHS semble s’inscrire dans une stratégie ambitieuse de développement de l’e-santé. Elle a ainsi indiqué son intention de conclure des partenariats avec d’autres acteurs proposant des assistants vocaux. Début 2019, l’organisme a publié un rapport sur les perspectives de l’e-santé, qui mettait par exemple en avant le potentiel des thérapies grâce à la réalité virtuelle, de l’intelligence artificielle dans les maisons de retraite…, ou encore d’Alexa pour identifier des personnes suicidaires. L’auteur du rapport, lui-même médecin, y prédisait que d’ici 20 ans, les assistants vocaux se transformeraient en coachs médicaux pour accompagner les malades chroniques dans leur traitement et détecter des anomalies.

Les partenariats entre acteurs publics et entreprises de l’e-santé pourraient donc se développer à l’avenir, car ils permettent aux autorités publiques de bénéficier des avancées d’acteurs privés en matière d’analyse de données de santé. Et ces initiatives pourraient accélérer les progrès dans la qualité et la personnalisation des informations transmises. Mais elles devront donc être menées avec prudence, voire auprès de publics tests, pour bien en comprendre les limites et les possibles effets néfastes.

Par ailleurs, à plus long terme, des systèmes beaucoup plus prescriptifs et invasifs pourraient se mettre en place, par exemple pour surveiller que des malades chroniques suivent bien leur traitement, ou pour transmettre des recommandations personnalisées (en matière d’alimentation, de santé…). Avec le risque aussi de pénaliser ceux qui ne suivraient pas ces indications, par exemple en restreignant leurs remboursements de santé [3]. C’est ce qu’envisageait l’un des scénarios du Rapport Vigie 2018 de Futuribles International, « Société algorithmique », dans lequel chacun bénéficie d’un suivi personnalisé de son état de santé grâce aux algorithmes et doit suivre les recommandations (alimentation, exercice physique, examen) sous peine de se voir exclu du système de protection sociale. Ce scénario a donné lieu à une mise en scène par des étudiants de l’École de management et de l’innovation de Sciences Po Paris, lors du Forum des futurs 2018 de Futuribles International.



[1] Selon le NHS à partir de données Ipsos.

[2] Voir par exemple les réserves émises par Katia Moskvitch, dans Wired.

[3] Voir aussi Comment vivrons-nous ? 20 questions pour 2050. Rapport Vigie 2018. Sur le potentiel de l’intelligence artificielle pour la médecine, voir également l’analyse prospective de Jean-François Soupizet et André-Yves Portnoff publiée en août 2018, et l’interview par Futuribles du Dr. Juan Sebastián Suárez Valencia.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 16/11/2019. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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