Note de veille

Les agences de bassin, une solution efficace face aux conflits liés à l’eau en Afrique de l’Ouest

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Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Ancien Premier ministre de la république de Guinée, Kabiné Komara a également dirigé l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et présidé le Réseau international des organismes de bassin (RIOB) de 2013 à 2014. Fort de ces expériences, il a acquis des connaissances et des convictions sur l’importance de l’« hydrodiplomatie », thématique à laquelle il consacre un ouvrage paru en 2018. Il répond ici aux questions de Thierry Hommel. 

Pouvez-vous retracer l’historique des conflits liés à l’eau en Afrique de l’Ouest depuis les indépendances ?

Rappelons qu’en Afrique de l’Ouest, 28 bassins transfrontaliers couvrent 71 % du territoire de la Mauritanie jusqu’au Nigeria. En dehors du Cap-Vert, pas un seul pays ne partage pas au moins une source d’eau avec un autre pays, la palme revenant à la Guinée avec 14 bassins transfrontaliers donnant naissance à trois des quatre principaux cours d’eau de la région : les fleuves Niger, Gambie et Sénégal.

La gestion des ressources en eau dans la plupart des pays a été faite selon des politiques et approches purement nationales, sans tenir compte de l’impact de ces politiques sur les pays voisins, ce qui a créé, à divers moments, un certain nombre de tensions. Ainsi, l’Afrique de l’Ouest a connu, depuis les indépendances, cinq tensions retentissantes en la matière.

La première a eu lieu entre le Sénégal et la Mauritanie, quand en 2010 le président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a voulu mettre en œuvre un projet de réhabilitation des vallées fossiles du pays, qui devait dévier une partie du fleuve Sénégal pour soutenir les activités agropastorales dans cette région aride.

La deuxième tension eut lieu entre le Burkina Faso et le Ghana, en 1997, suite à une baisse drastique du niveau des eaux dans le barrage d’Akosombo au Ghana, barrage alimenté par les eaux provenant en amont des fleuves Volta blanche et noire venant du Burkina Faso. Le Ghana a menacé violemment le Burkina Faso, qu’il a accusé d’avoir détourné les eaux du fleuve par des aménagements et des prélèvements sans concertation. Plus tard, une autre crise est intervenue en 2007, lorsque le Burkina Faso a ouvert les vannes de son barrage de Bagré, ce qui a provoqué de grandes inondations en territoire ghanéen.

Le troisième cas est intervenu entre le Bénin et le Niger, deux pays qui revendiquent tous la souveraineté de l’île de Lété située sur le fleuve Niger suite à leur indépendance en 1960. Chacun des deux pays voulait construire dans cette région. Cette île, d’une superficie d’environ 40 km², est la plus grande île à la frontière avec le Bénin. C’est une grande zone humide de rencontres entre pasteurs nomades nigériens et agriculteurs sédentaires béninois. Il était question de construire un barrage hydroélectrique sur le fleuve Mékrou. Un accord a été trouvé sur les modalités de projet de barrage tandis que le sort de l’île n’a été tranché qu’en 2005, par la Cour internationale de justice (CIJ) qui l’a rattachée au Niger.

Le quatrième point de tension est intervenu cette fois-ci entre le Niger et le Nigeria. Ce dernier, qui a réalisé de grands investissements dans le domaine hydro-énergétique et d’irrigation, redoutait que le Niger mette en œuvre son projet de réalisation d’un barrage hydroélectrique à Kandadji. C’est la création de l’Autorité du bassin du Niger (ABN), le 21 novembre 1980, qui a créé un cadre de concertation privilégié pour trouver des solutions consensuelles à ce conflit émergent.

Le dernier cas concerne le Cameroun et le Nigeria autour du lac Tchad, dans la localité de Darak et ses villages environnants, à 35 kilomètres de la frontière au Nigeria. Ces populations ont suivi le retrait du lac suite aux baisses pluviométriques pour venir s’installer en territoire camerounais, sur plus de 30 villages, totalisant près de 70 000 personnes, tout en se faisant administrer par le Nigeria. Après beaucoup de péripéties comprenant des incidents militaires, l’affaire fut portée à la CIJ en 1994, qui a rendu, en 2003, un verdict favorable au Cameroun, reconnu souverain sur ces zones.

 

Quels sont les bassins ouest-africains pour lesquels des conflits ne peuvent être écartés dans un futur proche ou plus lointain ? Quels pourraient en être les principaux déterminants ?

Parmi, les bassins transfrontaliers de l’Afrique de l’Ouest, quatre semblent hautement « conflictogènes ».

Le premier est constitué par le lac Tchad, situé aux confluents de quatre pays (Cameroun, Niger, Nigeria, Tchad). Dans tous ces pays, il constitue une zone d’activité économique importante pour l’agriculture, la pêche et l’élevage qui ont drainé une population en constant accroissement. Les eaux du fleuve sont surexploitées, ses ressources s’appauvrissent et la désertification apporte son lot supplémentaire de réduction des ressources, ce qui aggrave les conflits entre les communautés d’agriculteurs et d’éleveurs pour l’accès à la terre et à l’eau. À ceci vient s’ajouter l’envahissement de la zone par les terroristes tels que Boko Haram et ses acolytes, contre lesquels quatre États luttent désespérément depuis plus d’une décennie. De tous les bassins transfrontaliers africains, le lac Tchad est celui qui est victime de tout un lot de phénomènes qui concourent à son rétrécissement, à sa surexploitation et à la disparition progressive de ses ressources. En effet, quand on sait que la superficie de ce lac a diminué de 90 % en 40 ans, que le changement climatique accroît l’évaporation et réduit les apports d’eau, que l’accroissement démographique galopant pousse continuellement des populations d’éleveurs, de chasseurs et de cultivateurs vers ses rives, et que les États qui l’ont en partage montrent des signes patents d’impuissance pour arriver à bout de l’hydre terroriste Boko Haram, concurrencé depuis quelque temps par l’État islamique, on est en droit de se dire que l’apaisement est loin de pouvoir devenir une réalité.

Le deuxième bassin à risque est le bassin du Cross River, partagé entre le Cameroun et le Nigeria. Ce fleuve de 489 km naît dans les monts Bakossi (partie qui se trouve dans la partie ouest du Cameroun) pour venir se jeter dans le golfe de Guinée, au Nigeria, à côté de la ville de Calabar. Son parcours en territoire camerounais s’effectue entièrement dans la partie anglophone de ce pays, actuellement en conflit ouvert avec le gouvernement central du pays. Il est à craindre que l’affinité linguistique entre les populations de cette partie du Cameroun et le Nigeria conduise à une exploitation spécifique des eaux du fleuve qui pourrait être vue d’un mauvais œil par le gouvernement central camerounais.

Rappelons que la péninsule de Bakassi, mitoyenne du delta de Cross River, a été l’objet d’un long conflit entre le Cameroun et le Nigeria qui l’a administrée pendant très longtemps jusqu’à ce que la CJI attribue la souveraineté de cette région au Cameroun (le 10 octobre 2002). La région, potentiellement riche en pétrole et en gaz, reste toujours soumise aux actions des groupes rebelles nigérians ainsi qu’à l’activité illicite des trafiquants de pétrole et d’armes. De plus, depuis le déclenchement des hostilités entre les indépendantistes de la partie anglophone du Cameroun et le gouvernement central, le Nigeria s’est senti menacé dans sa partie de Cross River, et a même commencé des opérations militaires contre les trafiquants d’armes et les recruteurs de mercenaires qui sévissent dans la région. Comme on le voit, les risques d’affrontements réels existent dans la zone.

Le bassin de la Volta constitue le troisième bassin à risque. Ce dernier relie deux pays aux profils climatologiques complétement différents : le Burkina Faso, en amont, qui bénéficie d’un climat sahélien avec un besoin crucial d’eau pour son agriculture, son énergie, son industrie ; et le Ghana en aval, dans une zone relativement humide mais dont le potentiel hydroélectrique est bâti sur le fleuve Volta approvisionné en large partie par les eaux venant du Burkina Faso.

Il se trouve que la désertification progressive dans la zone sahélo-sahélienne au Burkina Faso se traduit par une réduction de la pluviométrie, ce qui pousse le Burkina Faso à faire de plus en plus de prélèvements, à travers des milliers de retenues et de barrages, pour alimenter son agriculture et produire de l’énergie. Il est à craindre que cet état de fait ne soit pas réversible et que le Ghana n’en fasse progressivement les frais quand on sait que le lac artificiel d’Akosombo, créé en 1964, est alimenté par les deux fleuves Volta blanche et noire dont on observe une baisse régulière des débits moyens.

Le quatrième bassin à risque est le bassin du fleuve Niger. Sur les 4 184 kilomètres de son parcours, près de 3 000 kilomètres se trouvent en zone semi-aride à travers le Mali et le Niger. Les apports d’eau diminuent régulièrement et le fleuve est soumis à une forte évaporation qui lui fait perdre, dans la zone du delta intérieur au Mali, une immense quantité d’eau. De plus, l’activité humaine continue de détruire une bonne partie des berges, ce qui aggrave la sédimentation et l’ensablement du lit du fleuve.

Plus grave, trois des affluents du fleuve Niger, Tinkisso, Niandan et Milo en Guinée, sont soumis à rude épreuve (déforestation, cultures sur brûlis, menaces sur les têtes de source). En termes de barrages hydroélectriques, les pays riverains envisagent trois projets de barrages qui sont à des stades plus ou moins avancés (Fomi en Guinée, Taoussa au Mali, Kandadji au Niger). Couplés aux ambitieux projets d’irrigation existants ou en cours de lancement dans les différents pays, on ne peut que s’inquiéter des tensions probables entre les États riverains pour le partage des eaux. Tout ceci est actuellement exacerbé par des conflits intercommunautaires de plus en plus récurrents, qui opposent les populations autochtones aux populations nomades descendant de plus en plus vers le sud, à la recherche de pâturages, en raison de la raréfaction des ressources en eau suite à la diminution drastique des pluies. Cette situation est particulièrement visible aujourd’hui au Nigeria, au Mali et au Niger.

 

Quels sont les projets en cours dans le domaine de la gestion de l’eau en Afrique de l’Ouest ?

L’Afrique compte 60 bassins fluviaux, essentiellement des eaux de surface, constitués par des fleuves et des lacs qui sont partagés par plusieurs pays. Les pays africains sont tellement imbriqués en termes de ressources en eau qu’il n’existe pas en Afrique, en dehors des pays insulaires, un seul pays qui ne partage pas une ressource en eau avec un autre pays.

Ceci pose le besoin impérieux de mettre en place des mécanismes de coopération pour assurer une gestion commune de ces ressources partagées. À cet effet, en plus de divers accords bilatéraux signés entre certains États ou créés par des organismes ad hoc, le continent africain a d’abord adopté une Déclaration ministérielle sur l’eau en 2002, à Abuja (Nigeria), qui encourage tous les pays du continent à promouvoir une gestion intégrée des ressources en eau. Cette déclaration a depuis été ratifiée par plus d’une quarantaine de pays.

En Afrique de l’Ouest, forts des résultats de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS) mais aussi d’autres bassins tels que l’Autorité du bassin du Niger (ABN), l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG) et le bassin de la Haute-Volta, les 15 pays de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) ont mis en place un cadre institutionnel ambitieux, adopté en 2006 à Niamey (Niger). Cette structure est appelée Cadre permanent de coordination et du suivi de la gestion intégrée des ressources en eau en Afrique de l’Ouest. Elle a, entre autres, pour objectif de promouvoir la mise en œuvre d’une politique communautaire en matière de gestion des ressources en eau. Elle affirme donc une volonté commune de quitter la gestion sectorielle de l’eau pour s’orienter vers une gestion plus concertée des eaux partagées.

Plus spécifiquement, le Cadre est un lieu pour sensibiliser les acteurs et les assister dans la conception et application des outils de la Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE), mais aussi pour renforcer les organisations de bassin existantes afin de créer de nouvelles organisations pour les cours d’eau partagés qui n’en sont pas pourvus.

Depuis le lancement de cette initiative et avec le soutien actif de la CEDEAO, des financements ont été mobilisés pour la création de trois nouveaux organismes de bassin transfrontaliers en Afrique de l’Ouest. Il s’agit d’abord du bassin du fleuve Mono partagé entre le Bénin et le Togo dont tous les mécanismes sont quasiment prêts, le siège doit se situer au Bénin. Le personnel devrait être mis en place courant 2019.

Le deuxième organisme de bassin couvrira les trois fleuves Comoé, Bia, Tanoé. Les études sont achevées depuis plus d’un an, une réunion des chefs d’État des pays concernés (Côte-d’Ivoire, Mali, Burkina Faso et Ghana) doit incessamment en consacrer la création officielle.

Le troisième organisme de bassin dont la création est envisagée porte sur quatre pays : Guinée, Sierra Leone, Libéria, Côte-d’Ivoire, pour gérer 10 bassins transfrontaliers de moindre importance individuelle à savoir Cavally, Diani, Makona, Mano, Dolente, Kabba, Sassandra, Mani, Lofa, Cestos.

L’organisation portera le nom d’Autorité des bassins fluviaux transfrontaliers de l’Union du fleuve Mano (ABFT-UFM). L’étude de faisabilité vient d’être discutée à Conakry afin de définir les conditions institutionnelles, techniques et financières requises pour sa création.

Ces différents projets s’appuient sur l’expérience de l’OMVS mais aussi sur les retours d’expérience obtenus au niveau du Réseau africain des organismes de bassin (RAOB) qui couvrent 31 organismes de bassin et dont l’OMVS assure le secrétariat technique permanent depuis sa création en 2002. Il existe aussi un projet d’appui financé actuellement par le Fonds mondial de l’environnement pour accompagner la création des organismes de bassin et contribuer au renforcement des capacités des organismes de bassin existants.

Propos recueillis par Thierry Hommel.