Note de veille

Économie, emploi - Entreprises, travail

L’emploi non salarié ne progresse plus en France

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Si l’on veut envisager l’avenir avec clarté, il faut se méfier des effets de mode. C’est très souvent le cas dans le domaine de l’emploi. Et, comme souvent, le débat public semble avoir un métro de retard. Alors que l’« ubérisation de l’emploi [1] » — l’une des formes, parmi d’autres, d’emploi non salarié — ne cesse d’être mise en avant, cela fait déjà quatre ans que l’emploi non salarié ne progresse plus en France, selon les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). Depuis 2013, en effet, la part de l’emploi non salarié dans l’emploi total stagne autour de 10 %, son niveau du milieu des années 1990. Le travail à la tâche ne constitue pas forcément un nouvel eldorado de l’emploi. Cet univers reste mal connu et très inégalitaire : les professions les plus qualifiées y côtoient les emplois les plus précaires.

Part de l’emploi non salarié dans l’emploi total (%)

Source : INSEE. © Centre d’observation de la société.

Évolution de l’emploi non salarié (milliers)

Source : INSEE. © Centre d’observation de la société.

Il est vrai qu’on a assisté en France, au début des années 2000, à un changement de taille : la part des non-salariés a alors stoppé son déclin et a même légèrement augmenté, passant de 8,8 % à 10,4 % entre 2003 et 2013. L’équivalent de + 500 000 emplois, soit + 25 %. Cette inversion de tendance est historique : leur part dans l’emploi n’avait cessé de baisser depuis des décennies, d’où l’emballement des commentaires à ce sujet. Rien qu’entre 1970 et la fin des années 1990, le pourcentage d’indépendants a été divisé par deux, de 20 % à 10 %. Plusieurs phénomènes ont expliqué cette évolution. Le déclin de l’emploi agricole était encore en cours. Le petit commerce a été en partie absorbé par les grandes surfaces. Des machines ont supplanté nombre d’emplois des champs, des bataillons de vendeurs salariés ont remplacé les gérants de magasins avec la croissance des super- et des hypermarchés. La salarisation de la main-d’œuvre constituait l’une des tendances lourdes de la seconde partie du XXe siècle.

Ce mouvement de salarisation est stoppé dans les années 2000. La hausse du nombre de non-salariés a en grande partie été alimentée par la création du statut d’autoentrepreneur en 2008, qui occupait 670 000 personnes [2] fin 2016 selon l’ACOSS (Agence centrale des organismes de sécurité sociale). Certains postes de contrat à durée déterminée ou d’intérim ont été remplacés par l’emploi d’autoentrepreneurs, ce statut offrant une flexibilité encore plus grande et des charges moindres. Mais le statut permet surtout à une petite partie de la main-d’œuvre d’exercer une activité complémentaire. Très peu en vivent : la moitié des autoentrepreneurs perçoit moins de 240 euros mensuels, seul un sur dix le niveau du SMIC (salaire minimum, 1 100 euros), selon les données 2014 de l’INSEE. Souvent, il ne s’agit que d’une activité complémentaire et, pour partie, ces autoentrepreneurs concurrencent d’autres non-salariés, les artisans. Ce n’est pas le statut qui crée l’emploi.

L’augmentation du nombre d’indépendants est aussi le fruit de facteurs plus structurels [3]. De la même façon que se développent les contrats courts pour les salariés, payer le personnel à la tâche assure une flexibilité maximale de la production recherchée dans certains secteurs, du bâtiment aux services. Et en période de stagnation des revenus, il est logique qu’une partie de la population cherche quelques compléments pour financer ses fins de mois.

On assiste surtout à l’effet mécanique d’un plafonnement du salariat. Cette forme d’organisation du travail a permis de mieux réguler les relations de travail, mais elle peut en effet difficilement occuper 100 % des emplois : l’entreprise structurée n’a pas forcément vocation à encadrer tous les métiers, du maçon à l’architecte. Il était inéluctable que le processus de salarisation atteigne sa limite.

La progression de l’emploi non-salarié correspond aussi au développement d’activités hautement qualifiées du secteur des services (formation, immobilier, santé, etc.). Il restera toujours des activités marchandes réalisées à la tâche : l’arrêt du processus de salarisation était inévitable.

La reprise de l’emploi à partir de la mi-2015 a vite enrayé la hausse du nombre d’indépendants. Les entreprises ont recommencé à embaucher, d’abord en intérim ou en contrat à durée déterminée, puis de façon plus durable. Peut-on parler de fin de partie pour la progression de l’emploi non salarié ? Au-delà des déboires de l’entreprise Uber elle-même [4], le salariat constitue un cadre organisé plus protecteur pour les employeurs en période de croissance économique, car il fidélise les employés. Le paiement à la tâche est loin d’être optimal, pour ceux qui en vivent comme en termes d’organisation du travail pour les directions des entreprises, qui ont besoin de planifier leurs activités. Ce qui n’empêche que pour les tâches les plus qualifiées ou très spécifiques, le travail indépendant peut être une façon de valoriser un savoir-faire et de jouir de plus d’autonomie.

L’arrêt de la progression de l’emploi non salarié est-il le signe d’une simple pause avant une remise en marche ? On peut en douter. Uber et Deliveroo ne représentent pas, ni en qualité ni en quantité, l’avenir de l’emploi. Ni les employés ni les entreprises n’y ont intérêt. En revanche, il est très possible que la salarisation ayant atteint un plafond, on assiste à des oscillations autour de 10 % de non-salariés dans les décennies qui viennent. L’amélioration de la protection sociale des 2,7 millions d’indépendants reste donc un sujet important.

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Source :
cette note est issue d’un partenariat avec le Centre d’observation de la société (http://www.observationsociete.fr/).



[1] Développement de l’emploi sous forme de travail à la tâche pour une plate-forme de service.

[2] Ceux qui ont effectivement une activité économique. Les autoentrepreneurs ont été rebaptisés microentrepreneurs depuis.

[3] Voir « Travail indépendant : quels scénarios pour la France à l’horizon 2030 ? », Observatoire Alptis de la protection sociale en partenariat avec Futuribles, mars 2017. URL : https://www.futuribles.com/fr/document/travail-independant-quels-scenarios-pour-la-fran-4/. Consulté le 16 janvier 2018.

[4] Voir « Il est très possible qu’Uber ne soit plus là dans cinq ans », entretien de Corinne Lesnes avec Steven Hill, Le Monde, 23 novembre 2017. URL : http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/11/23/il-est-tres-possible-qu-uber-ne-soit-plus-la-dans-cinq-ans_5218938_3234.html. Consulté le 16 janvier 2018.

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Cet article est en accès libre jusqu'au 2/03/2018. Devenez membre pour accéder à l'ensemble des productions de l'association.

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