Note de veille

Économie, emploi

Le Sénégal face au Covid-19

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Ce texte est issu du Forum prospectif de l’Afrique de l’Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Comment vit le Sénégal depuis la fin du mois de mars 2020 ?

Cheikh Gueye : « Comme de nombreux pays, le Sénégal est confronté à une situation exceptionnelle et sans précédent. Le pays vit dans un semi-confinement. Le couvre-feu est respecté la nuit, les activités économiques et sociales reprennent en journée. Dans le secteur informel notamment, la vie est ralentie mais pas stoppée : les marchés sont ouverts, les ateliers continuent de travailler, mais l’ensemble fonctionne au ralenti alors que cette période est habituellement caractérisée par une intense activité économique et une effervescence sociale (en amont des grandes fêtes comme de l’Aïd el-Fitr). En comparaison d’années normales, les commandes ont baissé, les dépenses des ménages sont réorientées vers l’alimentaire et les biens de subsistance. Pour faire face aux difficultés, les solidarités familiales, religieuses (marabouts, dahiras, imams, mosquées) et celles des quartiers (leaders, associations de jeunes) jouent d’une manière qui reste cependant à documenter.

« La situation a son lot de victimes : les personnes les plus touchées sont les journaliers, les livreurs et petits vendeurs, qui sont privés d’activité par la contraction économique et tenus à distance par les populations qui les perçoivent comme des vecteurs de risque sanitaire. Or, si ces personnes, généralement issues des milieux ruraux, s’installent en ville dans une relative précarité, leurs envois de fonds vers le monde rural contribuent au soutien de foyers ruraux. Aujourd’hui, ces envois sont bien moins importants et le lien de solidarité brisé. Cela est encore plus dramatique avec les transferts des migrants internationaux qui n’arrivent plus aux familles. Face aux problèmes, l’État sénégalais a bien fait le choix d’aider et de distribuer des denrées alimentaires pour l’équivalent de 100 euros au million de ménages les plus pauvres, mais les difficultés logistiques ralentissent cette distribution qui n’a pas impact sur la vie des gens. »

Que peut-on réellement dire de la situation sanitaire ?

C.G. : « La situation sanitaire est tendue, les données sous-estiment le nombre d’infections car les populations ne sont pas assez testées. D’ailleurs le fait d’être passé de 500 tests par jour à environ 900-1 200 aujourd’hui a révélé des infections jusqu’alors ignorées.

« Comme ailleurs, beaucoup de cas sont asymptomatiques, beaucoup de Sénégalais se sont plaints de symptômes qui finissent par passer, d’autres ne sont pas détectés. Mais dans l’ensemble, la riposte sanitaire précoce — fermeture des frontières, couvre-feu et interdiction des rassemblements — a été salutaire, et a évité une importation massive et fulgurante du virus au Sénégal. Actuellement, la structure sanitaire traditionnelle n’est pas dépassée. Les cas sont pris en charge dans des centres de traitement qui, eux, commencent à être saturés : en multipliant le nombre de tests, on trouve toujours plus de personnes à prendre en charge. Il existe différents niveaux de surveillance, le traitement des cas sérieux, des centres d’hébergement où les gens infectés sont surveillés, et il est désormais envisagé l’isolement et la surveillance à domicile pour éviter l’engorgement des centres sanitaires. »

Au regard de la situation sanitaire, les mesures de riposte vous apparaissent-elles bien dimensionnées ?

C.G. : « Nous percevons la maladie à travers les lorgnettes occidentales. Du coup, au regard de la situation actuelle, il est possible de se dire que nous avons peut-être surréagi. Si cela faisait sens il y a deux mois, il faut maintenant redimensionner la riposte. Ici, le nombre de morts est bien moins important qu’en Europe ou aux États-Unis, mais les mesures bouleversent les activités culturelles, sociales et étouffent les activités économiques.

« Beaucoup d’acteurs sociaux, religieux, économiques exhortent désormais l’État sénégalais à ne pas tout sacrifier au profit des mesures sanitaires qui pourraient tuer plus qu’elles ne préservent. On meurt peu du Covid-19 au Sénégal et il n’est ni raisonnable ni souhaitable de poursuivre sur la base de mesures qui fragilisent un grand nombre de Sénégalais. Il est important d’assouplir les mesures sanitaires pour stimuler la vie sociale et économique. Graduellement, les activités doivent pouvoir reprendre. Les lieux de culte doivent rouvrir progressivement et le secteur informel doit redémarrer. Ce secteur est plus résilient en temps de crise et pourrait redémarrer assez rapidement. Cela semble beaucoup plus essentiel que le redémarrage des activités formelles. C’est même la principale urgence eu égard au nombre de personnes qu’il emploie, et à leurs capacités de redistribution et de partage. C’est beaucoup plus essentiel que les grands projets et les points de croissance économique peu inclusive dus aux investissements directs étrangers. »

Entretien réalisé par Thierry Hommel le 22 mai 2020