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Société, modes de vie

L’avenir de la viande est-il dans les laboratoires ?

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En juin 2019, le cabinet de conseil en stratégie A. T. Kearney a rendu public un rapport sur l’industrie de la viande et les évolutions à prévoir au cours des prochaines années. Structurée autour d’analyses quantitatives et de projections économiques, cette étude annonce une transformation en profondeur de ce marché à l’échelle mondiale. En effet, d’ici 2040, les produits proposés proviendraient de moins en moins d’une production centrée principalement sur la viande animale de bétail, mais plutôt d’une viande de synthèse produite à grande échelle, générée à l’aide de quelques cellules souches seulement. Entre les deux, une phase de transition caractérisée par la popularisation des alternatives végétaliennes au steak animal permettrait ce basculement. Une telle évolution ne serait pas sans conséquence financière, puisque le marché mondial de la viande représente aujourd’hui un milliard de dollars US.

En 2040, selon le rapport, 35% du marché de la viande pourrait concerner de la viande de laboratoire. Les auteurs de ce travail partent d’un double constat simple et connu : la population mondiale pourrait augmenter jusqu’à 10 milliards d’individus en 2050, ce qui suppose de produire de plus en plus de nourriture. En parallèle, la production animale est de moins en moins soutenable. Les terres arables s’appauvrissent, or le bétail consomme aujourd’hui 46 % du blé et autres céréales cultivées, contre 37 % destinés à la consommation humaine directe. Le rapport souligne d’ailleurs l’aberration d’un tel système. Il faut trois kilogrammes de graines pour produire un kilogramme de viande. Or, un kilogramme d’un mélange de céréales suffirait à couvrir en moyenne le même apport de calories pour un être humain, ce qui signifie que seulement 44 % de la production agricole mondiale actuelle serait suffisante pour nourrir chaque individu sur Terre maintenant et donc, pourquoi pas, le double dans 30 ans si nécessaire.

Par ailleurs, l’intensification de la production de viande a atteint un tel niveau aujourd’hui qu’il paraît difficile de faire mieux, sans même parler des problématiques liées à la qualité de la viande elle-même, et celles générées par les considérations éthiques. Preuve de cette situation de crise, l’engouement croissant pour les alternatives végétaliennes, même s’il ne touche pour le moment qu’une petite partie de consommateurs soucieux des conséquences de leurs comportements et modes de vie. Un des freins à l’adoption plus massive de ces substituts est, notamment, leur goût et leur texture, trop éloignés de celui de la viande. Néanmoins, de nombreuses nouvelles entreprises se positionnent sur ce marché, comme Impossible Food, Just ou Beyond Meat, qui, depuis 2010, ont levé près de 900 millions de dollars US.

Mais, selon le cabinet, c’est bien la viande de laboratoire, dite viande de culture, « viande propre » ou encore « viande cellulaire » qui est porteuse de plus grand potentiel. Parce qu’elle est le résultat de l’extraction d’une cellule d’un animal vivant, cellule ensuite cultivée en laboratoire pour produire des muscles et du gras, cette viande ressemble en tous points à la viande habituelle et pourrait donc séduire aisément les consommateurs les plus carnivores. C’est bien la similarité de la viande de synthèse avec la viande normale qui est son plus grand atout. Toutefois, bien que de nombreuses start-ups aient proposé des prototypes de ce steak d’un genre nouveau, il est encore inaccessible sur le marché, notamment en raison des moyens techniques à déployer et des dépenses nécessaires à sa production. Ces freins sont suffisamment importants pour que l’on puisse douter de la capacité de ce nouveau genre de viande à devenir prépondérant d’ici une vingtaine d’années seulement. Cela n’empêche pas le rapport d’être très confiant dans la possibilité de ces produits de prendre le dessus et de devenir une source importante de viande consommée en 2040, parce que toutes les conditions sont réunies pour que ce soit la solution la plus viable, y compris l’intérêt financier nécessaire : les entreprises du domaine ont déjà levé plus de 50 millions d’euros ces trois dernières années. Face à un phénomène d’une telle inéluctabilité (à leurs yeux), les auteurs concluent donc sur cette question, qui reste en suspens : « comment pouvons-nous “intégrer” dans nos vies de la nourriture bio-technologiquement produite au point que cela nous paraisse […] familier ? »

Source : Gerhardt Carsten, Warschun Miro, « How Will Cultured Meat and Meat Alternatives Disrupt the Agricultural and Food Industry ? », article, juin 2019, A.T. Kearney. URL : https://www.atkearney.com/retail/article/?/a/how-will-cultured-meat-and-meat-alternatives-disrupt-the-agricultural-and-food-industry. Consulté le 29 juillet 2019.