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Ressources naturelles, énergie, environnement - Santé

L’autre épidémie : les criquets, plaies des grandes cultures

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Alors que la pandémie de Covid-19 continue à s’étendre à l’échelle internationale, plusieurs pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud connaissent une épidémie d’un autre genre, tout aussi inquiétante. Depuis février 2020, l’Afrique de l’Est, et plus particulièrement la Somalie, durement touchée, et le Kenya, ainsi que le Yémen, l’Iran, le Pakistan, ou encore l’Inde voient leurs récoltes largement détruites, parfois dans leur totalité, par des milliards de criquets à l’appétit vorace. La situation est inédite, du jamais vu depuis plusieurs décennies.

En effet, si les criquets sont une menace pour les récoltes depuis des milliers d’années, prévenir leur prolifération a toujours été et reste encore un défi de taille. Phénomène irrégulier, les essaims se forment aléatoirement, car les criquets sont généralement des insectes solitaires. Pourtant, sous certaines conditions climatiques qui leur sont favorables, leur population croît exponentiellement, à une vitesse telle qu’il devient difficile d’enrayer leur prolifération. Cette année, l’augmentation de la température de l’océan Indien et les pluies diluviennes qui en ont découlé sont directement mises en cause pour expliquer leur récente explosion. L’Afrique de l’Est et le Moyen-Orient voient ainsi se former des essaims pouvant rassembler jusqu’à 150 millions de criquets par kilomètre carré. Au contact prolongé de leurs congénères, les criquets modifient alors leur comportement, et synchronisent leurs actions et leurs déplacements avec le groupe. Ces hordes massives sont capables d’avaler quotidiennement l’équivalent de ce que mangent 35 000 personnes. Elles se déplacent par tranche de 100 kilomètres journaliers, dévorant tout sur leur passage.

La meilleure manière de prévenir un tel fléau serait d’empêcher la formation même des essaims, grâce au suivi des conditions météorologiques et écologiques. Mais l’irrégularité du phénomène entrave la constitution d’unités de contrôle spécifiques, plus particulièrement dans des pays où les ressources économiques sont rares (Kenya, Somalie notamment) et ceux bouleversés de manière chronique par des conflits locaux et interrégionaux (le Yémen par exemple). Par ailleurs, les signaux faibles annonçant une épidémie imminente sont relativement difficiles à identifier.

Localisation d’essaims de criquets entre l’Afrique de l’Est et l’Asie du Sud-Est, juin 2020

Source : Forum économique mondial (site consulté le 9 juillet 2020).

Plusieurs pays appellent donc à élaborer une réponse interétatique coordonnée — l’Inde et le Pakistan notamment, pourtant rivaux historiques — face à une menace qui ne connaît pas de frontières. Une fois les hordes de criquets formées, il est encore possible de constituer des zones d’exclusion harmonisée (en brûlant des pneus, en creusant des tranchées ou en tendant des filets). Mais rien ne sert de conduire des actions volontaristes sur son territoire si le pays voisin voit son nombre de criquets exploser.

La recherche scientifique de haut niveau pourrait aussi être une voie de sortie, par exemple en modifiant génétiquement certains individus de l’espèce pour les rendre stériles. Mais elle demande des investissements massifs que ne sont pas en capacité de fournir les États les plus touchés.

Les conséquences de ce phénomène sont aussi dramatiques qu’occultées par la crise du Covid-19, à l’échelle internationale. Selon la FAO, 20 millions de personnes étaient menacées par l’insécurité alimentaire en Afrique de l’Est, ce avant même la pandémie et la prolifération des criquets. Ce bilan pourrait augmenter dramatiquement du fait de l’interruption des chaînes d’approvisionnement et d’aide humanitaire causée par le confinement de près de la moitié de la population mondiale. La crise des criquets en est, de fait, un malheureux exemple. Les pesticides, seule solution à grande échelle pour détruire une horde, ne sont plus réapprovisionnés, en l’absence de reprise du commerce international. Les mesures sanitaires ont, par ailleurs, empêché la main-d’œuvre dédiée de se rendre dans les champs pour agir, en y installant filets et tranchées, en Inde notamment. Si ni le SARS-CoV-2 ni les hordes de criquets n’étaient contrôlés dans les mois à venir, les famines pourraient s’étendre et s’aggraver en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. À plus long terme, la crise économique majeure qui s’annonce encourage la quasi-totalité des pays à opérer un repli sur eux-mêmes, alors que pour éradiquer la menace des criquets, une aide financière supplémentaire apportée aux pays les plus durement touchés apparaît indispensable.

Les perspectives d’avenir sont donc sombres pour les populations de ces régions. Si les rations alimentaires diminuent, les conflits risquent de se multiplier, dans des pays déjà fortement sous tension. Si les cultures ou les champs sont détruits, les agriculteurs devront migrer, soit pour trouver d’autres terres, soit pour tenter de trouver une autre source de rémunération en ville, ou à l’étranger. Tant que le virus SARS-CoV-2 continuera à circuler, de tels mouvements de populations seront difficilement absorbables par les métropoles sous haute surveillance sanitaire. Quant aux passages aux frontières, ils risquent d’être impossibles ou à haut risque. À plus long terme, le changement climatique pourra continuer d’aggraver le phénomène. Contrôler les criquets exigera donc des pays qu’ils se coordonnent et alignent leurs efforts de manière soutenue, ce que le contexte actuel de pandémie mondiale est loin de favoriser.

Marie Ségur

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